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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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A propos de la violence

Liesbeth De Kock

Je veux vous parler aujourd’hui de la violence présente dans les institutions de la santé mentale. Mon motif principal, ou mon souci le plus important pour ce faire est que la violence visible, aussi bien coté client/patient que coté aide-soignant, a ses racines dans une augmentation de la violence invisible[1]. Il s’agit là, d’une part d’une violence inhérente à l’organisation de systèmes socio-économiques et politiques (violence systémique), d’autre part d’une violence qui se situe dans la parole, une façon de parler (violence symbolique). Mon point de référence principal est ma propre expérience comme bénévole à Villa Voortman à Gand. Mais aussi et surtout ma profonde inquiétude face à l’érosion d’une vision éthique quant à la santé mentale en général, et à l’érosion de la relation pleine de prudentes précautions pour la particularité de la souffrance psychique de chacun en particulier. Une érosion que j’attribuerai à la commercialisation, marchandisation et médicalisation de la santé mentale.
Abordons pour commencer la violence visible. Les hôpitaux psychiatriques sont de plus en plus confrontés à de l’agressivité verbale et physique. Plutôt que d’interroger le statut de ces agressions – d’être à l’écoute de cette agressivité – on prend très vite des mesures répressives et liberticides. A cet égard, la Belgique, comparée à d’autres pays européens, n’est pas bonne élève. Entre 1999 et 2008 les détentions involontaires ont augmenté de 42%, et cette croissance persiste jusqu’à aujourd’hui. On constate aussi un abus des mesures répressives telles que l’isolement thérapeutique, le ligotage et la médication sous contrainte. La Belgique est aussi l’un des seul pays où il est autorisé de combiner cette série de mesures (par exemple isoler et ligoter une personne et l’obliger à prendre un médicament). Des situations des plus pénibles se révèlent chez des patients internés. Des personnes témoignent comment ils ont été ligotés à une table pendant plus de 20 jours, des personnes relatent comment leurs mains ont été ligotées sur leur ventre pendant des mois. Là où de telles mesures doivent être appliquées en dernier recours, pour garantir la sécurité de tous, elles sont souvent introduites comme punition. Selon certains, elles font partie intégrale d’un concept de traitement. « Les personnes doivent » (et je cite ici un rapport d’inspection) « apprendre à se comporter d’une façon acceptable. Les patients confrontés ainsi aux implications de leurs comportements, adaptent leurs comportements. »
Le travail thérapeutique légitime la contrainte en mettant au premier plan sans aucune hésitation, l’acceptation sociale. Non seulement les internés, mais aussi d’autres patients psychiatriques et même des enfants de moins de 16 ans peuvent être dans un contexte psychiatrique soumis à des mesures répressives. Peu à peu, le secteur thérapeutique se dessine comme étant violent, où les aides-soignants ont un rôle double, celui de persécuteur et celui de sauveur. Il n’est dès lors pas étonnant qu’au sein de cette population le taux d’abandons et de burn-out soit très élevé. La contrainte est contreproductive dans ses effets et traumatisante et humiliante pour les deux camps.
Comme je l’ai déjà dit, je considère ces formes de violence visible comme des effets (symptômes) de formes de violences plus profondément enracinés et normalisés. Des formes de violences invisibles qui consolident les retours de violences au sein de la santé mentale car elles détruisent systématiquement un des piliers du travail thérapeutique : la relation de confiance entre patient et aide-soignant. Relation où colères et frustrations peuvent être entendus et recevoir une signification cadrée dans l’histoire particulière du patient.
Ainsi, on aperçoit par exemple dans le champ psychiatrique une avancée importante de la commercialisation. On constate comment, dans des centres gérés par des gestionnaires commerciaux, on économise sur le personnel, et de fait aussi sur le temps qui peut être consacré à la parole. Des personnes laissées trop longtemps à leur propre sort passent plus vite à des actes d’agression et parce qu’il n’y a pas de temps, on les opprime avec des mesures répressives. Suite à un manque de personnel, elles sont laissées trop longtemps seules en isolement, dans des circonstances humiliantes, sans contact humain. Le manque de personnel cause aussi une grande instabilité dans l’effectif réel, ce qui à son tour rend difficile l’élaboration d’une relation de confiance avec une personne, chose pourtant essentielle dans le cadre de la prévention d’agressivité. En plus, on voit sous le régime présent une exclusion croissante de la population psychiatrique ‘difficile’ (disons : les plus fragiles). On mise à fond sur la réintégration sociale, et on diminue les lits en psychiatrie. Les lits restant sont réservés pour des traitements de courte durées, spécialisés et intensifs. Les personnes avec des troubles complexes et chroniques risquent de se retrouver à la rue, comme cela est déjà le cas. L’inspiration idéologique qui met l’accent sur la réactivation (économique), ce qui pour certains est inatteignable, a amplifié mon souci à ce propos. D’autre part l’exclusion est renforcée par la croissante spécialisation. De plus en plus, la santé mentale se focalise sur des groupes cibles spécifiques, ce qui a pour effet que les des personnes avec des troubles ‘pluriformes et/ou complexes’ passent entre les mailles du filet. En d’autres mots : les personnes qui ont déjà très difficile rencontreront encore plus de difficultés.
Une autre forme implicite de violence est d’ordre symbolique. La médicalisation à laquelle je référais il y a quelques instants, et qui, sans préjudice, poursuit sa voie, engendre des façons de parler de souffrances psychiques qui en tant que telles sont à considérer comme violentes. Le sujet dans sa souffrance et avec ses symptômes significatifs est réduit à un corps malade. La souffrance est comme reléguée à un cerveau malade, ce qui rends toute parole inutile et laisse le patient avec un sentiment d’impuissance. En plus de cela, la souffrance psychique est cadrée par ce modèle comme une souffrance individuelle, un problème physiologique par quoi le contexte sociétal et psychosocial (et la responsabilité) se dissipent. Cette corporisation du soin psychique légitime aussi la prolifération d’interventions corporelles (traitement par médicaments obligé ou non, répression corporelle). Insister sur le fait que le cerveau est malade marginalise et aliène ainsi un groupe déjà vulnérable, et produit des effets (moraux) violents.
Le temps qui m’est attribué me demande d’être brève. Je n’ai pas pu parler de projets alternatifs et de bonnes pratiques (good practices) qui invitent à une autre façon d’aborder le phénomène de l’agressivité dans la santé mentale. Il me reste à résumer mon point de vue et à conclure. Je répète : la violence systémique et la symbolique mettent l’un des fondements de la santé mentale en péril, à savoir la qualité de la relation thérapeutique. Suite aux mesures politiques d’une part, et suite à la corporisation du soin psychique d’autre part, il y a moins de temps pour la parole. Le système semble créer par là les conditions mêmes de ce qu’elle veut combattre : une croissance de la population psychiatrique, une augmentation de la violence, et la prolifération de l’exclusion de personnes vulnérables.

[1] La catégorisation de la violence en apparente/subjective, systémique et symbolique vient de S. Zizek, Violence (2009).