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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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C’est où, le Bhoutan ?

Sébastien Gandus

Les experts du KCE tirent la sonnette d’alarme : notre société a négligé le bonheur, et les soins de santé mentale chez nous, c’est nul. Ils ne couvrent que les seuls maladies psychiatriques, ils ne sont pas accessibles, pas rapidement, pas pour tous ! Le burnout s’abat sur les pères de familles et désertifie leur foyers, les fragilisés sont partout et dans le froid, en plus le premier contact c’est difficile ! L’offre manque de clarté et de garanties de qualités, les coûts pour les patients sont élevés, les listes d’attente longues, la continuité des soins n’est pas garantie – en plus c’est la course à la croissance partout, on dirait qu’on habite le Viagra, et pas la Belgique, certainement pas le Bhoutan ! Urgent, señor, de donner un coup de pied dans ce bazar, et un coup de pouce à notre Bonheur National Brut !

En lisant ça, on se détend : quelle machinerie, ce KCE, et comme il frappe juste, ce dernier diagnostic ! Impossible d’en faire un comme ça si on n’est pas expert indépendant ! La vérité ne sort que de la bouche des innocents. Et ce KCE, c’est la grande affaire, ils ont passé beaucoup de temps sur le terrain il paraît, dommage que je ne les ai pas croisé, connais pas grand monde qui les aie croisé en fait, pourtant moi, un bon café avec un fin ethnologue, je dis jamais non ! Cette histoire du Bhoutan qui se trouve en fait au Danemark et au Pays-Bas, en Allemagne, Suisse et au Royaume-Uni, c’est vrai que c’est un peu rigolo, mais passons – ils vont nous libérer un petit budget, ils ne peuvent que recommander ça, après leurs trekkings ! Un petit pactole, ne fût-ce que juste ce qu’il faut pour faire un centre ou deux en plus, afin que l’on puisse convenablement accompagner ce malaise qui est, oui, partout, et que tous ces fragilisés dont leur rapport fait état n’aient pas trop froid en attendant. Ça blanchira notre réputation en Himalaya, après cette histoire de 7 milliards pour avions de chasse, alors que 20 millions pour la culture, non, ‘y a plus rien...

Mais on dessoûle vite. Après l’introduction, le ton change, le Bhoutan s’éloigne, l’horizon devient la Flandre, et qu’il est plat ! Ce n’est pas vrai... Oh là là, on passe un mauvais moment, on atterrit dur !... Nous revoilà sur du terrain connu ! Que c’est déprimant…Ce petit coup de pouce dont ils parlent, cela ferait du bien maintenant, ça aiderait à tenir tête aux aléas de la vie, n’est-ce pas ? L’usure des forces vitales, après cette prose, on connaît...

Et puis ça devient un peu beaucoup... N’a-t-on pas, récemment, lancé le mot “charlatan” dans l’arène, juste pour voir comment dans le petit monde ’psy’ cela se mettrait à insinuer, à s’accuser, à s’entre-bouffer, pour que tous ces acteurs viennent lécher le fouet en hurlant : “non non, pas moi charlatan, lui charlatan ! Réglez-nous ça, on vous en prie, réglementez !”. Et cela s’est fait. Et surprise, toute une clique semblait très satisfaite, comme des taupes qui, après leurs longs travaux menés à l’ombre, sentent la fraîcheur d’une nouvelle aube.

Il nous semble que tout cela ne construit rien du tout. Il nous semble que le KCE a travaillé pour déconstruire. Pour ravager. Pour la terre brûlée. Pour mettre au pas. Pour le chacun pour soi. Pour le PNB justement, et l’adaptation, la sujétion, la force de travail, le cause-toujours, la raison calculante avant tout. Pour institutionnaliser le mépris du prochain. Pour le « dégage, t’es trop cher ». Pour taire les pouvoirs trop dérangeants de la parole. Fragilisés mon c... Le Bhoutan mon c...

Ce dont le KCE sera coresponsable, c’est de la destruction d’un lien très spécifique, très précieux, garanti par une confiance inconditionnelle. C’est dans ce lien que peut se déployer, par le dire, une responsabilité qui libère. Dans cette zone, le pouvoir n’a aucun droit d’accès. Il ne doit y organiser que le strict minimum. Une rencontre soustraite à toute surveillance, à tout monitoring, à toute ‘organisation’, aussi vide soit-elle, n’est pas une vacuole asociale ou anti-sociale, c’est un lieu pour le singulier qui rend le social possible, qui lui donne sa respiration. Ce lieu n’est pas un Bhoutan de poche, le bonheur y est rare, mais c’est un petit refuge, d’où le patient peut se retrouver dans le social, comme citoyen responsable. Si on enlève ça, si on veut l’annexer au continent du pouvoir, au tout-social, au tout-santé, le malaise se réfugiera ailleurs, chez les vrais charlatans, où pire, et les coûts seront élevés.

Récemment, une voiture me dépasse à toute vitesse. Sur sa plaque d’immatriculation, un mot d’ordre : “Riez”. Sur la voiture : « Riez au moins trois fois par jours !!! », avec l’adresse et les coordonnées de ce Bhoutan ambulant.

Frappé par ce commandement, je raconte cette petite histoire à une amie. Et bien, me dit-elle, elle s’est un jour inscrite dans l’une de ces thérapies du rire, avec une amie. Durant le programme, elles sont toutes les deux saisies d’un fou rire. Le moniteur du programme s’est d’abord montré irrité, puis s’est carrément fâché : “Ce n’est pas comme ça qu’on rit ! ». Elles ont quitté le programme, le mal au ventre.

“Ce n’est pas comme ça qu’on rit”....

C’est ainsi que parleront les nouveaux soins : “Ce n’est pas comme ça qu’on aime !”. “Ce n’est pas comme ça qu’on souffre !”. « Ce n’est pas comme ça qu’on se plaint ». “Ce n’est pas ainsi qu’on gagne sa vie !”. « Ce n’est pas pour ça qu’on embête un psy ! », « Ce n’est pas pour ça que la société paie ! ». Ils parleront ainsi, non pas parce qu’ils sont diaboliques, mais parce que, banalement, de par la méthode, ils ne pourront pas parler autrement. Le temps presse et les caisses sont vides ; le ton sera donc le commandement, les contenus psychagogiques

Sebastien Gandus est un immigré illégal du Bhoutan oeuvrant pour le Bonheur National Brut Belge. Il écrit sous pseudonyme par crainte d’expulsion.