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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Ces experts-là

Emmanuelle Reich

Le rapport du KCE part d’un postulat simple et limpide,[2] une affirmation si forte qu’elle ne souffre aucune remise en question : “la population belge exprime un degré croissant de détresse psychique [….] Il s’agit pour l’essentiel de problèmes courants et modérés (troubles anxieux et dépressifs) pouvant être surmontés grâce à un soutien ponctuel, et non de pathologies psychiatriques caractérisées”.

Permettez mon étonnement : affirmer tout simplement que les troubles dépressifs et anxieux ne sont pas des pathologies psychiatriques caractérisées comme ils aiment à le dire peut paraître osé à l’ère du DSM et de l’évaluation.

Mais je ne suis pas sûre de vouloir donner le bâton pour me faire battre et il serait peut-être bon, pour moi sûrement, de sortir de cette logique catégorielle.

Mais à nouveau je m’étonne : tout en reconnaissant que ces troubles “modérés”, comme ils aiment à les appeler, sont plurifactoriels et pas toujours bien identifiés par le patient lui-même, faisant alors référence à la somatisation, ils sont en mesure de postuler qu’un soutien ponctuel sera suffisant dans ces situations.

“Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là

On ne pense pas, Monsieur

On ne pense pas, on prie” [1]

On prie peut-être, espérant que la force de l’affirmation pourra suffire à la rendre plus plausible.

Mais à peine plus loin, on veut nous faire croire qu’entre l’option “article 107” et la prescription de psychotropes, il n’existerait rien qu’”un secteur totalement illisible […] et peu de solutions financièrement accessibles à tous”. Je veux bien rêver lorsque je pars travailler, pincez-moi alors ! Mais nous pouvons nous demander tout de même ce que nous faisons au quotidien dans notre centre et à quoi peuvent bien servir ces centres de santé mentale, existent-ils d’ailleurs, en tout cas pour nos experts ?

“Faut vous dire, Monsieur

Que chez ces gens-là

On n´vit pas, Monsieur

On n´vit pas, on triche”

Il se trouve que les experts du KCE ne cachent pas très longtemps leurs objectifs derrière cette préoccupation concernant la détresse psychique de la population belge et expriment plus clairement le but de leur démarche qui se trouve être bien plus leur inquiétude concernant le coût causé par l’absentéisme et le manque de productivité.

“Faut vous dire, Monsieur

Que chez ces gens-là

On n´cause pas, Monsieur

On n´cause pas, on compte”

Mais je me rends compte que je ne suis pas allée bien loin dans ce rapport et que déjà je m’indigne sans aborder peut-être le fond du problème.

Car qu’en est-il de l’histoire avant l’histoire de la rencontre entre deux personnes ? Quel chemin y mènera ? Faut-il imposer une norme, un parcours identique à tous ?

Qu’en est-il de l’égalité des traitements quand on lit que l’accès au médecin psychiatre et son taux de remboursement seront conditionnés par le respect de ce dit parcours ?

Qu’en est-il de la rencontre entre ces deux personnes, de cet investissement ? Faut-il le briser après cinq séances ?

Qu’en est-il de la liberté de chacun, de ses possibilités ou impossibilités à faire avec ou sans le système pour des personnes en souffrance psychique ?

Et qu’en est-il de notre capacité à refuser un système qui nous paraît nous faire violence ?

“Parce que chez ces gens-là
Monsieur, on ne s´en va pas

On ne s´en va pas, Monsieur

On ne s´en va pas

Mais il est tard, Monsieur

Il faut que je rentre chez moi”

Emmanuelle Reich est psychiatre au Centre Médico-Psychologique du Service Social Juif à Bruxelles.

Texte présenté́ lors du Meeting du 21 octobre 2016, sous le titre La loi sur les professions des soins de santé mentale : Enjeux et dangers.

[1Jacques Brel, Ces gens-là