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Copel - Cobes

Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Control All, Delete

Thomas Van Rumst



Il y a deux ans, une femme vint me voir pour un deuil non entamé. Il s’agissait de son mari, euthanasié pour souffrance psychique insupportable. Cet homme, après avoir subi un traitement médical qui lui avait sauvé la vie, demanda aussitôt d’y mettre fin. Ce qu’il obtint… en six semaines !

Il s’agissait, pour qui voulait le voir, de bien plus que d’une simple « fatigue de vivre » mais cela ne peut être détaillé dans ce texte.Ce qui nous importe ici, est la facilité et la rapidité avec laquelle la médecine, celle-là même qui venait de sauver la vie de cet homme, avait mis fin à cette même vie qu’elle venait de sauver. Cet apparent paradoxe se dissout dès que l’on considère que les « bonnes pratiques » basées sur l’Evidence-Based Medicine (EBM) incluent également la mise à mort de celui qu’il s’agit de secourir.

Là où, dans la médecine somatique, l’euthanasie est un ultime recours devant un impossible à guérir objectivement quelque chose de déterminé et de localisable, dans le cas de la souffrance psychique, où la solution est aussi proposée, l’incurable s’étend à l’ensemble du marché des traitements. En effet, la santé mentale et, par conséquent, la guérison ne sont pas, à proprement parler, définissable. Il s’agirait donc de maîtriser cet incurable, de le soumettre au contrôle par Monitoring. C’est là que le management s’ajoute à l’EBM pour pallier à son impuissance en établissant des protocoles qui prescrivent non seulement ce qui peut être « traité » et à quel prix, mais également les interventions techniques ainsi que les résultats souhaités. Résultat souhaité : le retour au travail ; la méthode : la moins coûteuse ; ce qui peut être traité : ce qui peut être chiffré. Tout va bien tant que les chiffres se portent bien ; ce qui entrave le bonheur des chiffres n’entrera pas en compte ou sera simplement supprimé. Incurable s’entend ici : incurable par ces « bonnes pratiques ».

Pour entrer dans ces protocoles, l’usager doit payer de son intimité et les prestataires sont là pour l’aider… à produire des données, potentiellement accablantes pour l’usager et pour le prestataire. Ce dernier se verra contraint de suivre le protocole puisqu’il sera pénalisé s’il ne rentre pas les données requises ou s’il n’applique pas le protocole. Ce qui est requis, c’est la docilité au monitoring, à la traque aux parasites. Ce qui est traité ici n’est pas la souffrance mais les chiffres, ces bien nommés « indicateurs » tant convoités par l’employeur que par les assurances maladie qui peuvent maintenant participer à ce monitoring via le dossier médical partagé. Ainsi le médecin généraliste « responsabilisé » pour avoir prescrit trop d’arrêts maladie à des patients en burn out aura fait preuve d’un quota trop élevé. La souffrance de ses patients n’est pas monitorée, ceux-ci, se trouveront devant le choix de reprendre le travail ou de se débrouiller seuls, sans soin aucun.

Cela s’appelle res-pon-sa-bi-li-ser ! Si vous ne vous considérez pas guéris après cinq séances de réadaptation au milieu du travail, imposées par l’employeur et les assurances et généreusement octroyées par notre Ministre, c’est que vous ne le voulez pas vraiment. Le traitement, cela se mérite… en allant mieux ! Vous allez guérir comme nous voulons que vous guérissiez : vite et à moindre frais ! Le management ne crée pas de perspectives de guérison, il les supprime. Cela s’appelle la simplification.

Seule la docilité vous sauvera, et ce, jusqu’à la fin, quand, ayant épuisé les seuls traitements que les « bonnes pratiques » vous réservent, il ne vous restera comme ultime recours à la seule bienveillance de l’EBM. Votre problème est notre problème mais si cela persiste, c’est que le problème c’est vous. Surtout ne vous suicidez pas ! Si vous n’allez pas mieux, si vous n’avez plus de perspectives, nous avons la solution que vous méritez : vite et au à moindre frais. Encore un effort pour être responsable. Pensez aux retards que vous risquez sinon d’occasionner aux conducteurs de trains qui se sont levés tôt…

Cynique ? - Peut-être, mais surtout propre ! L’harmonisation de la santé mentale #nettoyage n’est pas censée s’étendre jusqu’aux restes humains qui s’éparpillent sur les rails. Imaginez-vous ce que vont nous coûter les psychothérapies des cheminots !

Mise à part cette remise sur les rails, quelle santé mentale harmonieuse nous propose ce management ? Faisons un retour au témoignage de cette patiente qui, pour faire son deuil, a choisi la parole. La mise à mort de son mari devait se faire à l’insu de sa famille, selon les vœux du demandeur bien établis par les prestataires. Il avait un enfant mineur, et il fallait donc en avertir la famille. Chose faite, avant la mort du papa. « Comme si nous étions une case à cocher, dira-t-elle : « Enfants mineurs : oui » ». Mais après, quel debriefing par les psychologues du service ? « Ils nous ont dit qu’ils ont suivi le protocole. C’est tout. » Des bosseurs efficaces qui ne pensent, ni ne calculent, ni ne jugent.

La Ministre ne le dira jamais, mais la docilité nuit gravement à la santé, la vôtre et celle de votre entourage. La docilité tue.

Rendez-vous donc au premier Meeting de COPEL-COBES, pour faire entendre notre cri dissident dans cette harmonie d’obéissance veule et craintive. Nous refusons cette responsabilisation-là. Notre choix de ne pas nous soumettre à l’injonction : « marche ou crève » fait déjà suffisamment preuve de responsabilité puisque de cette machine de gestion managériale, on ne se libère pas par le travail. On y meurt.