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Copel - Cobes

Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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De ce qui est parfaitement prévisible

Geert Hoornaert



Prenons l’expérience de Copel-Cobes et le savoir qui s’en dégage. Prenons les résultats publics des pratiques Evidence-Based dans le pays où elles sont déjà bien implantées. Ajoutons-y notre expertise de cliniciens. Ensemble, ils nous permettent d’avoir une idée claire sur l’avenir des ’soins’ après le démantèlement du système qui est en cours.

Mais faisons d’abord un petit détour.

Connaissez-vous l’asbl Farmaka ? Cette association de visiteurs médicaux indépendants offre aux médecins, lors d’une visite dans leurs cabinets, les informations scientifiques récentes et les plus Evidence-Based sur les médicaments, en indépendance totale de l’industrie pharmaceutique. Fonctionnant avec un budget annuel de 1,2 million d’euros, l’organisation récolte les informations scientifiques disponibles sur les affections diverses et informe gratuitement sur leur traitement le plus efficace. Une étude de l’Université d’Anvers a démontré les effets positifs sur le comportement de prescription des 43 % de médecins belges que Farmaka a pu atteindre.

C’est, au fond, un exemple de ce qu’une démarche EBM, si elle se déploie dans un champ où elle est pertinente, peut avoir de sensée.

Et bien, Farmaka n’existe plus. Elle devra mettre ses 28 employés à la porte, parce que Maggie a coupé le robinet[1].

Quoi, Maggie ? N’aimait-elle pas l’EBM ? Ne l’a-t-elle pas promue parce qu’il fallait, comme elle l’a maintes fois affirmé, fermer la porte aux lobbys des pilules qui pompent nos caisses ? A-t-elle perdu les pédales ? C’est ce que doivent s’écrier Farmaka et Domus Medica, qui ont, notons-le, envoyé des experts au KCE pour aider à fomenter le “Plan Intégré d’Evidence-Based Practice” actuellement en chantier.

C’est plus compliqué que ça. Non, Maggie n’est pas contre Farmaka. Elle préfère juste que le savoir qu’ils ont accumulé soit mis en ligne, et que les médecins fassent leurs recherches onlines pour leurs prescriptions. Fini ces visites personnelles ! Bienvenue le computerized clinical decision support, Farmaka peut s’inscrire au chômage. Et l’argent gagné au troc, savez-vous où il ira ? Tenez-vous bien – au plan Evidence-Based Practice du KCE auquel Farmaka et Domus participent !

Ah, l’ironie. Mais vraiment, n’ont-ils à aucun moment pigé qu’en participant à la mission assignée au KCE par Maggie – élaborer un plan EBP à extension maximale[2] –, ils mangeaient dans la main qui allait les étrangler ? N’ont-ils pas vu que ce plan vise à remplacer l’art de guérir et toute expertise sensée par des protocoles digitalisés ? Et que donc, tôt ou tard, une fois que les arbres décisionnels d’un EBP sans sujet sont bien implantés, médecins, infirmiers, psychologues, orthos et tutti quanti deviennent théoriquement superflus ?

Le véritable amour de Maggie, où est-il donc ? Soulignons ses haines variées : elle n’aime pas ce qui coûte, et elle n’aime pas ce qui parle. Les échanges donc. Aime-t-elle l’EBM ? Mais non, mais non.

Dès que l’EBM n’arrange pas ses calculs, elle retourne sa veste. On l’a vu avec le tabac et l’alcool, ou avec les Maisons Médicales[3] : les décisions ministérielles allaient exactement dans le sens contraire des indications EB. Le KCE lui-même, qui affirme que l’EBM est son ADN[4], n’est pas à l’abri. On apprend qu’elle veut le dissoudre dans une fusion opaque avec d’autres institutions qui devront rendre des comptes à un conseil d’administration politisé[5]. Que ce soit une leçon pour ceux qui trahissent leur discours pour plaire au maître ! A l’image de ce professeur gantois qui, au nom du sauvetage de la psychanalyse, scrute, façon EBM, et pour y déceler les effets du transfert, la salive de ses patients stockée dans des frigos high-tech dans le sous-sol de la fac. Il ne tombera sans doute pas en dehors du ‘profil de compétences des psychologues cliniciens’ du Conseil Supérieur de la Santé, qui inclut les vétérinaires dans les travailleurs de la santé[6].

Mais c’est aussi une leçon pour Copes-Cobel. Pour persévérer d’abord, mais sans cette illusion qui m’habitait au début de l’existence de sa liste. Informer, les décideurs d’abord, les décideurs surtout ! Oui, mais sans angélisme, parce que la science n’est pas ce qui les intéresse. Aucun savoir éclairé qui ne les freine, aucune expertise de gens de terrain qui ne soit retenue – même l’EB n’est qu’un semblant. Ce qui les intéresse, c’est le système le moins cher – financièrement, s’entend. Et, logiquement, comme un système inexistant est toujours moins cher qu’un système existant, l’Idéal qui préside à cette “réforme” est le démantèlement du système des soins. La seule concession faite à cet idéal se résume dans un slogan qui a été proclamé sans honte : “investir dans les récupérables”. On tolérera donc l’existence d’un système minimal à condition qu’il soit rentable.

Alors, après un an d’existence de la liste Copel-Cobes, où les analyses et les témoignages accumulés ont permis de déchiffrer le discours de l’adversaire, ses intentions, son programme, ses valeurs – que peut-on prévoir si cette “réforme” passe ?

- Même ceux qui se réjouissent de l’aubaine financière que représente ce démantèlement ne pourront pas nier que leur métier sera entièrement annexé à un agenda étatique : écarter le poids que représentent les faibles, rendre les récupérables rentables. Aucune ’bonne pratique’ ne masquera l’abjection des lumpenpsychologues qui participeront à cette grande réaction qui soumettra tout être parlant, des SDF aux élèves, des malades aux prisonniers, au commun dénominateur de la correction comportementale. Plusieurs souffriront du fameux ’burn-out’, qui est moins une surcharge de travail que l’effet d’un travail mené contre ses propres valeurs ; ils se feront sans doute la risée de ceux qui bosseront sans vaciller.

- Côté patients, on se borne à citer ce qu’en dit Jim Van Os, une éminence de la psychiatre hollandaise. Le système de soins, en tout point comparable à ce qui s’annonce ici, y est devenu un marché de diagnostics où circulent 6 milliards par an, monitorés par un système contraignant qui doit garder une transparence sur le flux financier et manager les informations et les directives élaborées dans une multitude d’instituts opaques qui gravitent autour de la santé mentale. Les ’prestataires’, rémunéré par minute de traitement Evidence-Based dispensé, passent 40 % de leur temps à gérer les informations qui prescrivent ce qui doit être traité et contre quel prix, avec quel technique et avec quel résultat mesurable à obtenir. Résultat : explosion des frais ; baisse des indicateurs de la santé mentale de la population ; comportement stratégique des institutions de soins qui sélectionnent dans la patientèle ceux qui vont répondre au critère d’une amélioration symptomatique rapide. Pour les autres, et c’est là un réel de l’affaire, il n’y a plus de place. Et le seul traitement qui leur est réservé, traitement dont la fréquence accompagne fidèlement la technicisation marchande de la santé mentale, est l’euthanasie pour souffrance psychique insupportable[7]. Voilà ce à quoi même cette psychologie de latrine qui distingue les ’petits’ problèmes des ’grands’ : le ’petit coup de pouce’ va aussi vers la tombe.

- Quels seront les effets sociétaux de cette soi-disant réforme ? Van Os note finement que l’EBP a modifié la langue jusqu’à rendre ce qui était traditionnellement nommé ’soins’ impensable. Soulignons avec lui cette affaire de langue, parce qu’on y est aussi : dans la bouche du Ministre, la valeur des mots se pervertit : “accessibilité des soins” signifie fermeture ; “rembourser” veut dire “exclure” ; “liberté” devient “discipline” ; “soins sur mesure” signifie du pareil pour tous, la “socialisation des soins” est ségrégation ; et les “droits” du patient une confiscation de ses secrets. Après quelques coups comme ça, ne reste de ce qu’on appelait ‘soins’ qu’une manipulation cynique des nécessiteux. Le passé, qui n’est pas une autre planète, nous enseigne que la langue peut être utilisée contre la civilisation. Elle ouvre alors à la paranoïa sociale, à l’anomie et l’exclusion, aux violences diverses et à la cruauté organisée.

Tout cela me paraît donc prévisible. La question est donc : comment, dans tout cela, ouvrir une place à l’imprévu ?

[1] De Block zet poort open voor farmabedrijven, De Standaard, 13.09.2017.

[2] Adriaenssens J, Eyssen M, Mertens R, Benahmed N, Paulus D, Ameye F, Bossens M, Cauwenberg C, Cools A, Doms K, Everaert E, Gheysen M, Haelterman M, Laloup M, Malonne H, Meeus P, Penninckx W, Roisin T, Walraevens M. Vers un plan intégré d’evidence - based practice en Belgique – Première partie : plan de gouvernance – Synthèse. Health Services Research (HSR). Bruxelles : Centre Fédéral d’Expertise des Soins de Santé (KCE). 2017. KCE Reports 291Bs. D/2017/10.273/55.

[3] http://www.levif.be/actualite/belgique/la-ministre-de-block-fait-effectuer-un-audit-sur-les-maisons-medicales-par-des-lobbyistes-de-la-privatisation-des-soins-de-sante/article-opinion-695193.html

[4] Vers un plan intégré d’evidence - based practice en Belgique – Première partie : plan de gouvernance – Synthèse. KCE Reports 291Bs. D/2017/10.273/55, p.1.

[5] Welke belangen dient Maggie De Block ?, Ruben Mersch, De Standaard 18.09.2017.

[6]https://www.health.belgium.be/sites/default/files/uploads/fields/fpshealth_theme_file/hgr_klinische_psycholoog_230217a5.pdf , p. 14.

[7] https://www.nrc.nl/nieuws/2017/08/23/verwaarlozing-van-de-psychiatrie-is-levensgevaarlijk-12641386-a1570851?utm_content=bufferef575&utm_medium=social&utm_source=twitter.com&utm_campaign=buffer