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Copel - Cobes

Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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De l’homme (dé)raisonnable

Sandrine Detandt

Chacun d’entre nous aspire à croire que « s’il possédait tous les moyens pour y accéder » (matériels, affectifs, intellectuels,...), il tendrait vers le bonheur. Nous devrions alors logiquement aller vers ce qui aide à notre survie et nous éloigner de ce qui nous blesse. Quoi de plus sensé en effet que de désirer d’être heureux ? C’est ce que le rapport du KCE aime à présenter d’emblée à travers l’exemple du Bhoutan qui a placé le ‘Bonheur National Brut’ au même niveau que le PIB. C’est donc le point d’orgue des conceptions contemporaines de la psychologie, qui s’évertuent à répondre à ce contresens qu’est celui de l’humain qui ne suit pas le « droit chemin ».

Pourtant, chacun de nous est confronté à cette radicale impossibilité d’y accéder. Socrate, déjà, tentait de résoudre ce paradoxe en indiquant que si les gens savaient ce qui était bon pour eux, ils n’agiraient pas de la sorte.

Nous ne sommes pas dupes, les politiques le savent aussi : éduquer ne suffit pas. Mais, s’il n’est pas ignorant, alors l’humain doit bien avoir un problème quelque part... L’explosion de la neuro-vague permet de donner de nouvelles lectures en déplaçant le locus de causalité des savoirs manquants aux structures cérébrales ou cognitives manquantes. Le sujet est l’objet de déficits ou dysfonctionnements neurobiologiques, cognitifs ou encore comportementaux. Cette vision de l’humain le condamne à être objet de ce corps qu’il ne maîtrise pas et objet de la science qui sait pour lui ce qu’est un bon cerveau, un bon système inhibiteur ou un bon fonctionnement plus généralement.

Les neurosciences, et les modèles politiques en émanant – dont le KCE en est la représentation – proposent de comprendre cette aberration de l’esprit comme une erreur qu’il s’agit de corriger puisqu’il est communément entendu que l’humain veut son bien. Cette erreur peut se situer tout le long du continuum commençant par la perception de l’objet et se clôturant par la réaction (le comportement). Comprendre une affection, qu’elle soit de « première » ou de « deuxième ligne » comme diraient les experts, revient à la segmenter en fonction de tous les critères, systèmes ou fonctions qui « ne tournent pas rond ». Vous pouvez faire l’exercice pour un patient anxieux, tout comme pour un alcoolique ou un patient psychiatrique. Tous auront des problèmes, par exemple, en ce qui concerne leur perception (ils évaluent trop les éléments de l’environnement, ils accordent trop d’importance à un souvenir) ou encore ils évaluent mal – une distorsion cognitive comme on dirait – quant aux bénéfices supposés de cet objet, et j’en passe.

Le travail d’interface entre la psychanalyse et les neurosciences que j’effectue m’a amenée, avant toute réflexion d’articulation possible, à devoir déconstruire chacun des présupposés qui les conditionnent. Il en résulte que les deux niveaux de descriptions phénoménologiques, l’un cérébral et/ou symptomatique, avec les neurosciences et les sciences cognitives et l’autre, psychique ne peuvent pas se réduire l’un à l’autre comme voudraient nous le laisser croire les visions contemporaines de la santé.

En fonction du niveau d’organisation logique d’un concept, d’une affection ou d’une pathologie, émergent de nouvelles configurations de sens et, dans le cas qui nous occupe, des façons spécifiques de penser le (traitement de) l’humain. Il est alors logique pour le KCE de préconiser des traitements brefs, si ceux-ci peuvent marcher – à court terme (mais ça, ils oublient de le dire). Il est tout aussi logique de ‘plaquer’ la logique de l’esprit à la logique médicale : une affection tout comme un rhume, si elle est traitée, est éradiquée.

Un des points d’achoppement entre la logique du sujet et la logique du biologique se situe dans la temporalité. Dans la logique biologique, tout se passe en même temps, ou dans un temps très limité et de façon cyclique : un événement produit un effet, ou l’effet produit un événement. Et, bien que je sois consciente de la volonté des neuroscientifiques de proposer des modèles les plus complexes possibles incluant aussi les éléments de l’histoire du sujet, leur épistémologie les amène à envisager les réalités psychiques avec un certain point de vue qui ne pourra pas, à mon sens, résoudre le non-rapport qu’il y a avec la logique du psychique. La logique du psychique, quant à elle, a une temporalité particulière : l’après-coup permet de repenser l’événement et, simultanément, d’en modifier son effet aussi.

Cependant, de collaborer quotidiennement avec des neuroscientifiques, je sais que la plupart considèrent avec évidence que la place du sujet et de sa parole sont centrales. Mais il est facile, dès lors que le politique s’immisce dans des sphères dont il ne comprend pas grand-chose, à coups de moyens financiers élevés, de faire dire tout et n’importe quoi au discours de la science.

Texte présenté́ lors du Meeting du 21 octobre 2016, sous le titre La loi sur les professions des soins de santé mentale : Enjeux et dangers.