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Copel - Cobes

Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Demain, serai-je bureaucrate ou psychologue ?

Hélène Coppens

Dans le cadre de la future modification du décret du 5 mars 2009 de la COCOF « relatif à l’offre de services ambulatoires dans les domaines de l’action sociale, de la famille et de la santé » (qui concerne douze secteurs dont les services de santé mentale, les plannings familiaux et les maisons médicales) [1] l’autorité publique bruxelloise souhaite se doter d’ « outils de pilotage stratégique et de reporting qui permettent de rendre compte de la cohérence de l’offre ambulatoire au regard des besoins et de l’efficacité du système mis en place » [2]. Des experts universitaires ont été, comme il se doit par les temps qui courent, mandatés pour ce faire dans le cadre d’un marché public.

Les chercheurs indiquent qu’il s’agit de trouver des indicateurs socio-épidémiologiques (côté population) qui, à terme, pourraient être comparables avec d’autres données régionales ou nationales, ainsi que des indicateurs d’activité des services. L’étude propose, du côté des activités, de partir des cinq missions principales du décret et de les nommer « référentiels » (accueil, prévention, accompagnement, soin et travail de seconde ligne). « Les référentiels se structurent autour d’activités-type. Celles-ci correspondent aux réponses apportées par les services pour répondre aux besoins des bénéficiaires » (p. 13). De l’accueil au soin, les experts décrivent toute une série d’actes techniques, qui correspondront sans doute à des petites cases à cocher, tels : « type d’accueil », « entretien téléphonique », « accueil » : si oui, « ouverture du dossier individuel », si non « prévention », avec « menu déroulant des indicateurs transversaux de la prévention individuelle »... Il sera aussi, par exemple, possible de choisir : « écoute active » ou encore « orientation sociale »... Mais il faudra dès lors préciser également si cela se passe dans le service ou non... Ah, bureaucratie, quand tu nous tiens !

On peut en rester là pour le moment et se désoler de la pauvreté de la description des interventions qui sont notre quotidien et qui sont évidées de leur sens et de leur valeur. Nous pouvons aussi nous inquiéter du nombre d’heures que nous allons passer à remplir des dossiers et de petites cases pour justifier les subsides reçus.

Mais j’entends des voix qui s’élèvent : il faut bien que les politiques disposent d’outils pour utiliser de manière adéquate les deniers publics ! A ceux-là, je répondrai ceci : je peux comprendre l’intérêt de disposer de données sur le profil des populations qui nous consultent mais je ne trouve pas de justification honnête au fait de les mettre en regard avec notre manière de faire notre travail. Comme si nous ne nous adaptions pas depuis toujours à la réalité de terrain ! La diversité de nos institutions le prouvent. Et en réduisant la diversité, en voulant « harmoniser » (entendez « standardiser »), on diminue au contraire l’offre et la chance que chacun puisse trouver l’institution qui lui convienne. Ce sera donc contre-productif.

De plus, n’alertons-nous pas chaque année nos pouvoirs subsidiants, dans ces mêmes rapports d’activités que l’on veut standardiser ou lors de journées d’études et de publications, des modifications des besoins de la population, des effets sur leur santé, leur santé mentale ou leurs conditions de vie de certains changements sociaux, socio-économiques ou politiques ? Ne témoignons-pas dans ces différents lieux des modifications constantes de notre réalité de travail, de la manière dont nous tentons de penser ces changements et de modifier nos pratiques en conséquence ?

Est-ce que la COCOF espère vraiment qu’en demandant à chaque travailleur d’évaluer à l’aune de la liste prédéfinie le type d’actes qu’il réalise auprès des patients, en les comparant aux indicateurs provenant de la population, elle va arriver à quoi que ce soit d’une étude sérieuse concernant une « cohérence » entre des besoins (qui ne peuvent se calculer) et une offre de service qui ne fera que s’adapter à ce qu’il faut dire aux politiques pour être subsidié plutôt qu’aux besoins perçus au contact de la population ? Ce chiffrage ne sera qu’un écran de plus par rapport à la réalité de terrain et une distance de plus entre des politiques qui se soumettent aveuglément au diktat de la norme quantitative et la population (travailleurs et bénéficiaires compris).

Pourquoi ce type d’études alors, sinon pour nous évaluer [3] ? On nous rassure pourtant : le but ne serait que de standardiser les dossiers et les rapports d’activités. La COCOF ne se cache pas de chercher les « priorités pour la future programmation » dans le cadre de cette étude. Est-ce qu’harmoniser ne serait pas une jolie manière de mettre les secteurs en concurrence ?

Je vous réfère ici à l’excellent article de Jacques Moriau sur le site du CBCS [4] qui explique l’avenir probable de nos subsidiations : si nous avons tous potentiellement les mêmes missions, nos autorités publiques pourront lancer des appels d’offres auxquels il nous faudra répondre selon la logique du meilleur rapport qualité/prix, logique économique libérale oblige, avec une possible entrée du secteur privé dans la danse. Cela n’est pas de bon augure pour la qualité des soins, ni pour la santé des travailleurs.

[1Pour plus d’informations, voir http://www.spfb.brussels

[2Etude PRO TE IN, “Elaboration d‘indicateurs contextuels, d’indicateurs d’activité des services, d’un rapport d’activité et d’un dossier individuel standardisé du bénéficiaire”, rapport final du 22 mai 2017, p. 3.

[3Selon l’étude PRO TE IN, la définition de l’indicateur est : “ à la fois une mesure et une représentation chiffrée. Il sert à évaluer une situation, un effet, une évolution et donc doit être calculée de manière régulière. Il est censé produire une information objective”. (p. 53)