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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Exclure, pour les Nuls

Geert Hoornaert

La loi De Block et le projet KCE qui est son corollaire, présentent des particularités qui sont à interpréter. Pourquoi un État qui est en faillite organise-t-il un modèle de remboursement qu’on imagine coûteux ? Pourquoi était-il, et cela a été la volonté sans faille de De Block, soudainement nécessaire, voire impératif, d’inscrire la psychothérapie dans le médical ?

Essayons de répondre à ces questions en abordant le dispositif qui cherche à s’imposer (le modèle KCE) par les effets qu’il va produire. Ces effets sont prévisibles, donc connus, et donc voulus par les experts. Si on accepte cette prémisse, qui est rationnelle, une conclusion s’impose : la loi et le KCE n’organisent pas les soins, ils sont faits pour organiser la possibilité d’exclure des circuits de soins.

Voyons comment cela fonctionne. Vous savez que les circuits existants en Santé Mentale, ceux-là qui doivent disparaître, n’incluent aucune ‘procédure’ d’exclusion d’un patient. Ils sont maximalement ouverts et minimalement conditionnés. C’est ce qu’il s’agit de détruire. Pour cela, il faut un discours, un dispositif (c’est le projet KCE), et un mécanisme (c’est la loi).

Texte présenté́ lors du Meeting du 21 octobre 2016, sous le titre La loi sur les professions des soins de santé mentale : Enjeux et dangers.
Le discours, on le connaît : il est alarmiste, et dit : ce qui existe est nul, on a une solution. Passons au mécanisme, il est crucial, et il fonctionne ainsi :

1. On extrait la psychothérapie de l’Arrêté Royal 78 pour l’inscrire dans une loi qui doit réglementer la médecine (on en fait une profession de soins de santé).
2. Cette inscription est nécessaire, parce que c’est la condition d’un remboursement.
3. Le remboursement est à son tour nécessaire, parce qu’il n’y a que lui qui permet d’introduire, auprès des patients et auprès des psys, des conditions.

Pour le dire autrement : cette loi rend possible, par l’introduction des conditions, liées au remboursement, une procédure d’exclusion du patient du système de soins. C’est une mutation inédite dans notre champ, et c’est une saloperie.


Citons De Block : « Si on investit dans des gens pour qu’ils reprennent du travail, n’est-on alors pas en droit d’attendre d’eux qu’ils coopèrent ? » S’ils ne le font pas, on sanctionne. Ce qui donc s’organise, ce n’est pas les soins, c’est une exposition des patients aux pouvoirs en place, eux-mêmes exposés a des contraintes économiques.

Le dispositif, lui, vient du gatekeeping theory, et opère une mutation radicale dans la définition classique de ce qu’est un patient, de ce qu’est un psychologue, et de ce qu’est une rencontre humaine de quelqu’un qui souffre avec celui à qui cela s’adresse.

Un patient, dès qu’on l’insère dans le dispositif du KCE, reçoit d’abord une nouvelle définition, qui est double. A gauche, à la case ’entrée’, c’est un fragilisé qui affronte des seuils trop hauts et des listes trop longues, un être pitoyablement perdu dans un labyrinthe d’offres illisibles ; il faut le sauver. A droite, à la sortie, c’est un profiteur, un récalcitrant, un refuznik ingrat : il faut le jeter. Entre ces deux états du patient, il y a l’espace de sa métamorphose qui s’accomplit entre 1 à 15 séances.

C’est dans cette conversion métaphysique qu’intervient l’Evidence Based. Pourquoi faut-il que l’opération qui va rebaptiser le fragilisé en salaud soit Evidence based ? C’est froidement logique. Si la méthode s’avouait imparfaite, il resterait une marge par où les sanctions pourraient être perçues comme injustes ; on pourrait se tromper de cible. Si la méthode s’affiche comme infaillible, ce qui est visé est atteint : à méthode infaillible, la faute revient fatalement au patient, et le sanctionner sera juste.

Et le psy dans cette affaire ? Pour le KCE, il est la pièce maîtresse de ce projet qui organise l’exclusion. Il est invité à ne plus réfléchir, à tout trahir, à devenir un petit Eichmann du soin. Il devra juste retourner un peu à l’école, pour qu’il apprenne à bien cacher le barbelé qu’il a dans cette main qu’il tend.

On verra bientôt si sa formation immunise le psy contre la tentation de devenir ce fonctionnaire, cet exécuteur au service du mal banal. Je considère personnellement, et c’est sans orgueil, que mon expertise et mon indépendance morale est supérieure à celle des experts. Je ne suis pas le seul, loin de là. J’oppose avec eux un NON décidé à ces machinations, un NON qui est non-négociable, calme et rationnel dans sa substance, et évident par ces motifs.