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Copel - Cobes

Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Garantir l’usage de la parole auprès des usagers de soins en santé mentale !

Simon Veille

La velléité n’est pas neuve, mais tend à devenir incontournable : l’utilisation d’outils sous forme de grilles ou d’échelles est de plus en plus promue voire imposée dans le champ de la santé mentale en vue de formaliser les objectifs de « prise en charge » de nos patients devenus le plus souvent des usagers. Force est de constater que ces outils sont plus que jamais utilisés dans nos services pour pactiser subrepticement avec les politiques managériales actuelles qui mettent à mal les fondements de nos pratiques cliniques.

Ainsi, leurs appellations nous convoquent déjà à l’évidence à une logique du management : il est question de Plan de Programme individualisé (PPI), de Plan de besoins individualisés (PBI) ou encore de Plan de services individualisé (PSI), assorti ou non de la présence d’un Case manager (CM). Pour réaliser ces plans, l’on veut nous convaincre qu’il y a toujours un intérêt à réunir chaque usage avec tous les soignants/acteurs psycho-médico-sociaux concernés, tous secteurs confondus. Mais en imposant de prendre appui sur ces outils pour de « bonnes pratiques », aux bonnes intentions de départ dont celle souvent exprimée de mettre le patient « au centre » de son processus de soins, le résultat sur le terrain est non seulement souvent de soumettre le patient à une épreuve, mais aussi, à tous les coups, d’aboutir, en parlant « autour » de lui, à uniformiser la logique des interventions – prémisse aux circuits de soins que l’on voudrait nous imposer : d’abord, compartimenter/saucissonner les secteurs de sa vie pour tenter ensuite d’ordonner, hiérarchiser et répartir les objectifs de « prise en charge » entre les différents acteurs et en fixant des échéances pour leur évaluation. C’est la poursuite d’une « cohérence » des pratiques d’un réseau de services en vue d’améliorer leur efficacité – très souvent confondue avec celle de leur rentabilité – qui est ainsi à l’œuvre. Et il est ensuite frappant de constater que le compte rendu écrit de ces efforts de rationalisation à plusieurs – et alors que l’« individualisé » était au programme – utilise une langue commune toujours très pauvre, d’une simplicité parfois même affligeante reflétant essentiellement l’idéologie de la « normalisation » par les moyens de la « psycho-éducation », flirtant insidieusement avec la pensée de l’Evidence-Based Medicine. Y apparaît alors inexorablement manquée la rencontre avec la complexité toujours singulière des sujets qui nous consultent, et qui, pour être rigoureusement appréhendée et traitée, nécessite que restent garantis en certains lieux la confidentialité et le temps nécessaire au déploiement d’une parole subjective.

Ainsi, quelle ne fut pas ma surprise encore de lire dans un récent Plan de Services individualisé d’un patient issu d’une concertation à plusieurs agents que l’objectif de celle-ci est que Mr X « perçoive la cohérence entre les différentes ressources thérapeutiques et clarifie les objectifs de travail avec chacun des intervenants », cela pour parvenir à atteindre ces finalités toujours si consensuellement rebattues : l’insertion sociale, le travail, l’autonomie résidentielle et communautaire, etc. Lorsque l’on s’intéresse ensuite aux détails des « objectifs spécifiques » formalisés, apparaît qu’un grand nombre d’intervenants mobilisés ont chacun une part définie à sa charge censée séparée des autres parts – attribuées selon leur qualification, y compris celle d’« agent d’activation » – et celle du psy d’être réduite à être le dépositaire du « ressenti émotionnel ».

Ne serait-ce pas plutôt à la responsabilité des intervenants d’y voir plus clair alors qu’ils continuent à s’aveugler en voulant ainsi maîtriser le processus des soins – ou plutôt de « réadaptation » –, en fondant leurs interventions sur un simple inventaire de « besoins » à satisfaire selon une certaine norme – en faisant fi de la dimension subjective, des ressorts transférentiels et des aléas de tout ce qui pulse chez chacun, nous pousse la plupart du temps au-delà de la satisfaction de besoins et vient toujours court-circuiter la poursuite d’une norme idéale –, et plus grave encore, en voulant faire porter la responsabilité de percevoir la cohérence de leurs interventions éclatées à l’usager lui-même ! Très rapidement et au moindre événement contraire qui surgira hors Plan de programme, c’est bien sûr cet usager qui sera évalué comme mettant en échec la bonne volonté de tous emprunte d’un tel pragmatisme managérial, toujours si délicate à mettre en cause. Avec le risque bien entendu de pouvoir justifier ainsi l’exclusion de ce même usager du processus.

La seule orientation « cohérente » que les acteurs en santé mentale peuvent efficacement soutenir face à ces velléités de management des vies d’autrui, n’est-elle pas plutôt encore et toujours celle, chanceuse, d’élever les ratés ou les impasses de ces vies rencontrées – trop souvent estampillés en terme de déficit, d’incapacité, de trouble ou de maladie incurable – à la dignité d’une parole qui restitue aux symptômes de chacun leur épaisseur toujours si singulière ? Car cette parole constitue en soi un outil très précieux pour savoir y faire avec le réel de chacun, qui est à la portée de tous ceux qui veulent bien prendre le temps de se former à son écoute et qu’aucune échelle ou grille ne pourra jamais remplacer ni même enrichir.

Pour que, dans nos services, les usagers « parlés » – en vue d’être « formatés » – puissent encore rester ou devenir des sujets usagers de la parole aux ressorts si puissants grâce à l’inventivité de cette clinique respectueuse du singulier que défendent, avec leur éthique, les praticiens de la parole, retrouvons-nous très nombreux au premier Meeting COPEL-COBES du 28 septembre à Bruxelles !