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Copel - Cobes

Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Il y a quelque chose de forclos au pays de Skinner

Jean-Philippe Cornet

Dans le Forum des psychanalystes du 20 juin 2016, Glenn Strubbe nous rappelle que l’Evidence-Based Medecine ou EBM est un modèle qui repose sur la combinaison de trois éléments : un jugement clinique optimal, des preuves scientifiques significatives, et des valeurs et préférences du patient.

Ce modèle est peut-être utile et efficace dans le domaine des sciences médicales. Toutefois, son application dans le champ des psychothérapies est plus problématique. La question de l’efficacité de la psychothérapie demeure ouverte, et celle de ses ressorts bien mystérieuse. Les études quantitatives et les méta-analyses qui tentent de répondre à cette question sont très difficiles à mettre en œuvre, et restent dès lors assez rares. Comme toute recherche scientifique, ces études comportent une série de biais et de limites. Les conclusions auxquelles elles conduisent sont donc souvent nuancées. Or, en dépit de toutes ces réserves, le monde politique donne toujours plus d’importance aux preuves scientifiques, et toujours moins au jugement clinique et aux valeurs du patient.

Ce déséquilibre que dénonce Glenn Strubbe est, me semble-t-il, clairement illustré par une recherche qui, depuis une dizaine d’années, a pour objectif de « cerner l’apport des équipes de santé spécialisées en Région Wallonne auprès des auteurs d’infraction à caractère sexuel » (Ducro & Pham, 2007 ; Ducro, Pham & Lagneaux, 2015). Depuis 1995, les sujets condamnés pour une infraction à caractère sexuel qui souhaitent bénéficier d’une libération conditionnelle doivent se soumettre à une obligation de guidance ou de traitement. C’est dans ce cadre que des équipes de santé spécialisées ont été créées dans les services de santé mentale pour assurer le suivi thérapeutique de ces sujets.

Les effets des thérapies menées par ces équipes de santé spécialisées sont évalués depuis une bonne dizaine d’années. Le rapport de cette évaluation nous apprend que les effets thérapeutiques sont mesurés à partir d’un indicateur précis : le taux de récidive (Ducro & Pham, 2007). C’est ce critère qui semble être habituellement retenu par la plupart des recherches qui portent sur l’efficacité des programmes de traitement consacrés aux sujets délinquants sexuels. Opter pour ce critère d’évaluation revient à assimiler la thérapie à un travail de prévention de la récidive. Cette logique tend à évacuer la question de la subjectivité des délinquants sexuels et celle des voies qui mènent à une construction symptomatique singulière. C’est pourtant cette construction qui peut aider efficacement un sujet dans sa lutte contre la récidive.

Après une importante revue de la littérature consacrée à la question de la récidive, ce rapport de recherche aborde le chapitre des prises en charges proposées aux sujets qui ont commis des faits de mœurs. Avec stupéfaction, nous découvrons que ce chapitre se résume aux seuls traitements hormonaux, comportementaux et cognitivo-comportementaux (Ducro & Pham, 2007). Les auteurs de la recherche font donc l’économie des autres types de traitements médicaux (sérotonine) et psychothérapeutiques (psychanalytiques, systémiques, éclectiques) qui sont également proposés aux sujets qui ont commis des faits de mœurs. Leur présentation partielle des traitements se centre donc sur les modalités thérapeutiques anglo-saxonnes, qui défendent une approche strictement criminologique de la délinquance sexuelle, et se centrent exclusivement sur la prévention de la récidive. Elle ne prend pas en compte les prises en charges holistiques et humanistes, qui ne négligent ni la question de la récidive ni la question du sujet. Les thérapies orientées par la psychanalyse et par la systémique ne distinguent pas l’acte délinquant du sujet. Elles « insistent autant sur le caractère circonstanciel des choix subjectifs des délinquants que sur la variété des formes décisionnelles déterminées par des conflits psychiques inconscients » (Sauvagnat, 2016). Elles cherchent à améliorer la vie des sujets délinquants sexuels en les aidant à construire leur solution singulière. Enfin, cette recherche ne répercute nullement la somme impressionnante de travaux théoriques et d’études de cas qui appuient et expliquent ces formes de traitements.

Dans la partie empirique de leur recherche, les auteurs se montrent tout aussi partiels et partiaux que dans leur partie théorique. Ils se centrent uniquement sur la notion de récidive et ne mentionnent pas les équipes de santé spécialisées ni les diverses formes de prises en charge qu’elles proposent aux sujets délinquants sexuels. Seule, une lecture attentive des données et des tableaux nous laisse entrevoir que les équipes impliquées dans la recherche sont au nombre de huit. Ces huit équipes pluridisciplinaires réunissent des assistants sociaux (n=42), des criminologues (n=30), des sexologues (n=16), des psychologues (n=147) et des psychiatres (n=43). Les membres de ces équipes proviennent d’horizons théoriques variés. Ils développent des modalités thérapeutiques émanant de courants psychanalytiques (n=30) ou psychodynamiques (n=80), systémiques (n=33), cognitivo-comportementalistes (n=13), éclectiques (n=25) ou encore psycho-éducatifs (n=38). Cette lecture montre donc que les équipes de santé spécialisées et les modalités de prise en charge qu’elles développent se distinguent très nettement des traitements largement décrits dans la littérature scientifique internationale.

A quels résultats aboutit cette recherche ? Les interventions thérapeutiques réalisées dans les équipes de santé spécialisées sont-elles efficaces ? Ou, plus exactement, ces interventions diminuent-elles le risque de récidive des sujets délinquants sexuels ? La recherche montre que, sur 219 sujets qui ont commis des faits de mœurs et qui ont été suivis par les équipes de santé spécialisées, un quart récidive d’une manière ou d’une autre (27,7%), et moins d’un dixième récidive de manière sexuelle (7,5%). Ces chiffres sont légèrement inférieurs à ceux publiés dans la littérature internationale. Ils soutiennent donc « l’hypothèse » selon laquelle « le système de prise en charge ambulatoire en Région Wallonne contribue au faible taux de récidive sexuelle de la cohorte » (Ducro et Pham, 2007).

Ces résultats encourageants pourraient conduire les chercheurs à s’intéresser aux modalités thérapeutiques développées dans les équipes de santé spécialisées et aux sujets délinquants sexuels. Cet intérêt leur permettrait de préciser la logique subjective inconsciente de ces sujets et les conditions thérapeutiques qui leur permettent ou non de redéployer leurs choix subjectifs inconscients (Sauvagnat, 2016). Loin de constituer un détour et une perte de temps, cette voie déboucherait sur une meilleure compréhension de la logique subjective qui sous-tend la récidive. Mais l’intention affichée des chercheurs est de laisser ces questions dans l’ombre. Une fois encore, ils préfèrent approfondir les données relatives à la récidive à partir de celles de la littérature internationale et de facteurs qu’ils comptent prélever dans les dossiers des sujets délinquants sexuels.

Cette logique scientiste insiste au long de cette recherche. Au nom de la « science », elle balaie les théories qui soutiennent les différentes formes de traitement, elle efface la singularité propre à chacune des modalités de prise en charge, elle confond la mesure et l’objet qu’elle tente de cerner, et elle occulte la réalité. Avec Jonathan Leroy, nous constatons que cette « réduction scientiste » « nie », non seulement, « notre métier, mais aussi – et surtout – ce qui fonde l’humain, à savoir : le langage » (Leroy, 2017). En effet, elle nie l’inscription de tout être humain dans une trame symbolique qui signe la singularité de son histoire et de sa réalité sociale. Elle nie la force de la parole qui permet au sujet de trouver une place dans cette architecture. Elle nie donc le sujet, l’Autre à partir duquel il se fonde, et le lien social. Enfin, elle nie « cette satisfaction si paradoxale (que nous appelons « jouissance ») » avec laquelle nous avons tous affaire. Il semble qu’il y ait quelque chose de forclos au pays de Skinner.

Ducro, C. Pham, T. (2007). Rapport de recherche : étude du parcours post institutionnel d’auteurs d’infractions à caractère sexuel (AICS) suite à la prise en charge post pénitentiaire en région wallonne. Partie 1 : Evaluation de la récidive. Presse universitaire de Mons Hainaut : Mons.

Ducro, C. Pham, T. Lagneaux, J. (2015, 3,4 et 5 Juin) Evaluation en continu des caractéristiques délictueuses, des aspect diagnostiques, de l’environnement social et de la prise en charge au sein d’équipes de santé spécialisées. 8ème Congrès international francophone sur l’agression sexuelle. Charleroi.

Leroy, J. (2017, 21 décembre). Soins de santé en prison. Deuxième meeting Copel-Cobes. Bruxelles.

Strubbe, G. (2016, 20 Juin). La parole est au Robot. Le Forum des psychanalystes. A.C.F. Belgique.

Sauvagnat, F. (2016). Psychanalyse et théorie de la désistance : entrées et sorties de la délinquance. Dans Y. Trichet et R. Hamon (dir.), Psychanalyse et criminologie, aujourd’hui : Repères conceptuels, éthiques et cliniques (pp. 293-302). France, Rennes : Presses Universitaires de Rennes.