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Copel - Cobes

Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Je suis fort. Tu es fort

Peter Decuyper



Tout comme dans d’autres domaines du soin, nous constatons que le gouvernement prend de plus en plus d’initiatives afin de déterminer, sur le plan du contenu l’orientation, le fonctionnement des services d’aides à la jeunesse. Pavé de bonnes intentions (voilà pourquoi nous devons d’autant plus, être sur le qui-vive !), nous devons soutenir les aides-soignants, pour les aider à exécuter leur mission sociale (1). Cela se nomme alors « diriger ». En effet, nous avons l’impression, en tant qu’aide-soignant, d’être moins au volant qu’à l’intérieur d’une voiture futuriste qui roule toute seule, il suffit de taper les bons codes.

Nouvelles méthodologies
Ainsi le secteur se dirige vers l’application de nouvelles méthodologies. Des méthodologies qui nous viennent d’autres pays (Nouvelle Zélande, Australie, Etats Unis) et qu’il nous faut tout simplement traduire pour qu’elles soient applicables avec succès dans un contexte Flamand : Family group conférence (FGC), Plan futur personnalisé, Signs of Safety, Réorientation positive, … Leur facteur commun est le travail sur « la puissance implicite, l’amélioration du réseau et l’établissement de liens ». Un rapport de chercheurs de l’école supérieure Karel de Grote (2) nous apprend quelque peu sur l’idéologie sous-jacente à ces nouvelles méthodologies et nous éclaire aussi quant au pourquoi ces méthodologies suscitent de l’enthousiasme et de la reconnaissance auprès des autorités. Comment, en fait, celles-ci répondent à leurs demandes.
Quand on lit le rapport, l’ambition est claire : il s’agit de rompre avec le « carrousel des soins », le « trajets de soins traditionnels »(3), ceci, en faveur d’une « socialisation du soin » - qui définit le cadre, plus large, des efforts du gouvernement. Ce sont, en fin de compte, des décisions managériales économico-financières qui amènent les autorités à mieux maitriser les entrées et les sorties des clients, car « […] trop de jeunes affluent et restent dépendant de soins spécialisés »(4). Les nouvelles méthodologies misent sur ceci.
Une césure est établie entre ce que l’on appelle « les soins traditionnels » – sans préciser plus ce que ceux-ci signifient – qui maintiendraient des clients inutilement et/ou trop longtemps dans un trajet de soins couteux et les « nouvelles méthodologies » de courte durées et efficaces. Le gouvernement promet plus de places dans les services d’aide à la jeunesse couplées à l’application de ces nouvelles méthodologies. Plus des services et des chercheurs universitaires s’y intéresse, séduits par des « récompenses », plus cela renforce l’idée du gouvernement que tous, dans le champ, veulent la même chose.

L’idéal de « l’autonomie et de la connectivité »
Les nouvelles méthodologies se basent sur l’idéal du « patient autonome […] restitué dans sa puissance »(5), ce qui se réfère immédiatement à la notion du Moi fort dans la psychologie de l’ego et l’idée « Je suis ok, tu es ok » de Thomas Harris. Les nouveaux mots-clés sont « force » et « renforcement ». Mais de quelles forces s’agit-il ? Qui doit véritablement être renforcé ? Apparemment le « citoyen » qui demande de l’aide. Conformément au Pays-Bas, le modèle de citoyenneté fait aussi son entrée chez nous, on entend désormais parler de « puissance du citoyen »(6). Pas un mot sur les forces psychiques, en jeu pour chaque être parlant, qui nous apprennent que l’homme n’est pas maître de lui. Au regard de la raison qui vise le contrôle, on nie l’existence des forces pulsionnelles qui ne se laissent pas maîtriser.

Décalage du focus
Les nouvelles méthodologies, - par le déplacement de leur centre d’intérêt - souhaitent, à partir de deux points, se différencier des méthodes traditionnelles :

- Du problème vers la force
Il n’est plus nécessaire de s’attarder sur les problèmes du client, toute l’attention doit porter sur ses forces et le renforcement de celles-ci qui, en soi, sont la solution – comme le rapport le souligne : “l’analyse de multiples problèmes se simplifie à l’essence de la question.”(7). Cette question génère automatiquement une réponse. Les clients sont – de « façon rude »(8) s’il le faut - interpellés par rapport à leur responsabilité. Ils sont invités à prendre les commandes car ils sont propriétaires du problème et de la solution’. De cette façon l’on veut maintenir les trajets d’aide temporellement réduits et, de ce fait, les clients risquent d’être culpabilisés s’ils n’adhèrent pas au protocole et ne prennent donc, pas en charge leur responsabilité.

- De l’aide-soignant au client
La position du client passe d’être “dépendant d’une aide demandée” à être “donneur d’ordre actif”(9) qui établit, avec l’aide-soignant, le trajet. L’aide-soignant a un tout autre rôle professionnel. A l’inverse du pousse-à-l’expertise promu par les autorités dans d’autres domaines, l’aide-soignant doit, ici, se transformer en un expert en « soutien facilitateur » d’un processus qui s’effectue au sein d’un système client. La hiérarchie du rapport entre les deux change. D’un rapport « hiérarchique » – « nous savons ce qui est bon pour vous » – nous passons à un rapport d’ « équivalence » – « toi et ton environnement savez ce qui est bon pour toi » –, à partir duquel, le client n’est plus en position de dépendance. On méconnait ainsi que, lorsqu’une personne fait appel à une aide et qu’elle choisit d’aller parler à quelqu’un qui l’écoute, cette dernière se trouve toujours dans une position dissymétrique et qu’un effet de pouvoir (10) se manifeste toujours. Impossible d’y échapper. La question est plutôt l’usage fait de ce pouvoir par cet « entendeur »/aide-soignant s’il l’utilise pour une pratique suggestive ou dans le cadre d’un travail sous transfert.

De complexe vers simple
Ce qui me frappe dans toutes ces méthodologies c’est la réduction de la complexité de l’être humain à un problème simple, un modèle de question-solution. Une réduction qui nie tout simplement l’ensemble des notions et des forces élémentaires qui définissent et structurent les liens psychosociaux entre humains. Pas un mot sur le fait que pour beaucoup de clients, il n’est pas simple de parler de leur souffrance, que de nombreux jeunes disent ne pas avoir de problèmes mais que leur environnement cause des problèmes, que tout ne peut pas être dit, ni formulé, par une question simple, qu’il y a un écart entre demande et désir, que la pulsion est un fait humain fondamental et qu’elle comporte toujours quelque chose d’une transgression de frontières (que l’on tente ici d’estomper par l’idéal « d’autonomie en connectivité »).
Soufflez !

L’autorité publique est sans cesse convoquée à remédier à ce qui ne fonctionne pas et dont on se plaint. Une tâche impossible disait Freud. Pourtant elle prétend pouvoir solutionner ce réel qui ne tourne pas rond. Devant cette faille structurelle un barrage est dressé avec des plans d’actions globalisantes dans lesquels aucun manque signalé n’échappe à l’attention et ne reçoit de réponse. Les autorités soutiennent une image idéale : “une puissante direction managériale, un organe consultatif univoque et un renforcement des instances régionales font qu’une aide à la jeunesse efficace est possible »(11). Ceci n’est pas sans nous faire penser à la fable médiévale de La grenouille qui voulait se faire plus grosse que le boeuf, et à son explosion finale. Un bémol cependant, les autorités viseraient plus à faire exploser les pratiques de la parole libre qu’à se faire exploser. Si l’on veut utiliser le mot « force », alors utilisons « la force irréversible de la parole », une parole qui ne se mesure pas à l’idéal de l’Autre (12).

(1) Ainsi nous lisons dans le plan d’action pour l’Aide à la Jeunesse approuvé par le gouvernement flamand le 6 février 2015 (p.5) : “Afin d’améliorer la qualité d’un diagnostic, nous présentons aux travailleurs médico-sociaux d’aide à la jeunesse des outils qu’ils peuvent utiliser pour éclaircir la demande et faire une estimation quant à l’aide nécessaire. » Sur quoi se base-t-on pour dire que le diagnostic doit être amélioré ? Ne serait-ce pas le gouvernement qui veut diriger le diagnostic dans la direction d’un gatekeeping plus sévère et une réduction des demandes d’aide. Un diagnostic réduit à une fonction pour définir l’offre d’aide qui convient.

(2) Driessens, K. et Melis, B. – Etude comparative entre les méthodologies qui misent sur la résilience, appliquées dans le champ de l’Aide à la Jeunesse. Anvers, le 14 décembre 2012. Centre d’expertise du travail social sur la résilience. – Département du Travail socio-éducatif de l’école supérieure Karel De Grote. Hogeschool. www.kennisplein.be/documents/krachtgerichtwerken

(3) Ibid., 3.

(4)Ibid., 31.

(5)Ibid., 9.

(6) Note d’orientation du ministre flamand pour le bien-être, la Santé publique et la famille, Jo Vandeurzen « Une approche 2.0 pour une aide intégrale à la jeunesse en Flandre », p. 5
https://wvg.vlaanderen.be/jongerenwelzijn/assets/docs/publicaties/andere/2-0-aanpak-jeugdhulp-Vlaanderen.pdf

(7) Driessens, K. et Melis, B., Op.cit., 36.

(8) Ibid., 27-28.

(9) Ibid.,26.

(10) Miller, J.-A. (2000). Le clivage psychanalyse et psychothérapie. Dans : Mental 9, 10.

(11) Note d’orientation Jo Vandeurzen, Op.cit., 21.

(12) Extrait de l’argument de Gil Caroz pour le Meeting du 28 septembre à Bruxelles “L’emprise managériale sur le domaine de la santé mentale !”