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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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L’orientation dans le secteur de l’aide à la jeunesse : une réponse inadéquate

Karel Francque

Le gouvernement flamand a inventé un système pour orienter les jeunes vers l’aide appropriée. Il se targue de fournir une aide sur mesure. Au cœur de ce nouveau dispositif, on trouve la « Porte d’accès intersectorielle" (Toegangspoort). Cette instance est composée de deux équipes. La première est chargée de l’indication. Elle contrôle la recevabilité de la demande d’aide (attribution d’un ticket d’admission) et la traduction correcte de la demande en termes de modules (hébergement, accompagnement contextuel, traitement, accompagnement de jour, etc.). La deuxième équipe est la Régie de l’aide à la jeunesse, responsable de l’admission du jeune dans la structure d’accueil capable d’offrir le type d’aide dont il a besoin

Une fois le jeune inscrit auprès de la structure d’aide « appropriée », celle-ci peut commencer l’accompagnement en respectant les règles imposées par la Porte d’accès intersectorielle.

Mais que se passe-t-il en pratique ? Ce système favorise-t-il vraiment une assistance sur mesure ? J’aimerais mettre en avant aujourd’hui certaines difficultés posées par ce système.

Plusieurs services dans le champ de l’aide à la jeunesse font l’expérience de ce qu’en réalité, le système d’admission prend rarement en compte la particularité de la problématique du jeune et la singularité de sa demande. Au contraire, les admissions sont effectuées en fonction des situations d’urgence, sans lien avec les problèmes souvent complexes auxquels les jeunes sont confrontés. Dans des situations de détresse aigüe, certains jeunes bénéficient d’un statut de priorité par lequel l’admission est alors accélérée. C’est l’un des nouveaux mécanismes d’accompagnement créé par la Porte d’accès intersectorielle. .

L’urgence d’intervenir découle donc en première instance d’une évaluation en termes de sécurité et de protection du jeune. Nous pouvons suivre cette logique, à condition que l’hébergement soit limité dans le temps et que l’accueil constitue un premier pas vers une aide qui prenne en compte la complexité de la problématique du jeune, au-delà de ses besoins aigus. Mais ce n’est pas le cas. La Porte d’accès intersectorielle impose un engagement à plus long terme, indépendamment de la question de la capacité d’un établissement ̶ de son personnel, de ses ressources et de ses compétences ̶ à fournir une aide au-delà du simple accueil du jeune en situation d’urgence, c’est-à-dire de la capacité à pouvoir fournir également un accompagnement dont le jeune pourrait bénéficier à plus long terme, en fonction de sa problématique particulière.

Aujourd’hui, nous nous sommes bien obligés de constater que ce système de Porte d’accès intersectorielle qui fournit des statuts prioritaires pour les admissions accélérées mène à une situation où beaucoup de jeunes en situation de détresse psychique, reconnue comme telle et nécessitant un traitement psychiatrique, entrent dans des structures de soins dans le secteur de l’aide à la jeunesse qui ne sont pas capables de fournir une aide ou un traitement appropriés. Les effets sur le jeune, son environnement, sur les autres résidents, ainsi que sur les membres du personnel sont importants et variés.

· Bien qu’il n’y ait pas de chiffres disponibles, nous avons connaissance de plusieurs cas où des mineurs ont fait l’objet d’une en psychiatrie sous contrainte (en raison du manque d’alternatives). Il s’agit d’un internement dans les départements pour adultes.

· Des jeunes qui, en raison de la particularité de leur problématique, ne peuvent plus aller à l’école ni intégrer les circuits d’éducation alternatifs, sont pris en charge en journée par une structure d’aide où il n’y a pas de moyens ni de personnel disponible pour assurer plus qu’une surveillance. Il s’agit d’une impasse qui se prolonge souvent, où le jeune doit supporter quotidiennement le vide pendant des heures. Ce qui l’amène de facto à désinvestir les soins.

· L’incapacité des intervenants à faire face à la souffrance d’un jeune a pour conséquence le fait que les jeunes qui ont un problème psychiatrique ne sont plus tolérés. De plus, les chiffres de burn-out et d’épuisement professionnel augmentent dans ce secteur.

Permettez-moi de vous présenter brièvement un exemple tiré de ma pratique.

Lise a 17 ans. Elle réside pendant la semaine dans une institution mais le séjour est problématique. Elle fait souvent des fugues qui peuvent parfois durer plusieurs semaines. L’institution indique encore un tas d’autres problèmes : absentéisme scolaire, problèmes de drogue, problèmes de ’genre’, difficultés d’attachement, problèmes psychiatriques... Lise nous est assignée par la Porte d’accès intersectorielle.

Compte tenu de la persistance des crises et de l’absence d’un réseau familial solide pour accueillir Lise le week-end, notre institution est censée la recevoir le week-end. Mais est-ce la bonne solution ? Ne devrions-nous pas avant tout nous poser la question du statut des fugues ? L’hypothèse que nous avons développée progressivement est qu’à travers ses fugues, Lise tente d’échapper à un Autre menaçant, et c’est pourquoi nous avons commencé à chercher d’autres moyens d’accompagnement. Nous nous sommes posé la question de quel accompagnement pourrait être supportable pour Lise, quel traitement ne serait pas menaçant pour elle. Le gouvernement n’a pas pu inclure cette forme d’orientation dans un module existant et a dû nous accorder une mesure d’exception. Au lieu de l’inclure dans notre établissement, nous sommes allés à la recherche d’un studio avec elle. Les effets positifs ont commencé à se voir peu de temps après : Lise n’a pas disparu du radar depuis un an et demi, nous pouvons maintenant nous tenir à côté de Lise, nous sommes devenus un partenaire avec lequel elle cherche des réponses à ses souffrances.

Un autre effet d’avoir laissé de côté la chronologie comme critère d’admission au profit des mécanismes prioritaires est qu’une grande partie des mineurs pour lesquels le module résidentiel est indiqué se voient privés d’aide et se retrouvent, pour ainsi dire, dans un moratoire, sur une liste d’attente non investie. L’aide n’est plus qu’une apparence. Le remède est pire que la maladie. Il n’est pas rare que des mineurs se trouvent sur cette liste d’attente pendant plusieurs années, jusqu’à ce que leur situation connaisse une escalade qui les rend soudainement éligibles à un ticket en urgence, et cela à une époque où le jeune est souvent dans une histoire de souffrance complexe et désespérée, avec des ruptures de contact avec son environnement, la criminalité, la souffrance psychologique, l’abandon scolaire, la consommation de drogues, le manque de perspectives, ...

Ces situations exigent souvent une intervention sociale rapide. En particulier pour trouver un endroit sécurisant pour le jeune, qui, à ce titre et sans perspective y reste parfois pendant des mois.

Une telle façon d’attribuer de l’aide, en urgence mais de manière fort éloignée de la question est souvent inadéquate et à côté de la plaque. Nous demandons plus de place pour la singularité de l’histoire du jeune et pour ce que nous pouvons signifier en tant que service d’aide dans l’histoire du jeune.