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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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LEPSSpoir fait vivre ?

Yvanne Stuer

En 2010, fraîchement diplômée de l’Institut Libre Marie Haps, j’entrevoyais l’aube d’une carrière professionnelle passionnante.

Certains professeurs nous avaient néanmoins prévenus : « Marie Haps est une bonne formation, qui nécessite toutefois d’être complétée ».


S’étaient-ils seulement imaginés que l’Institut pourrait, 6 années plus tard, être renommé « Institut Libre Marie Haps pour futurs praticiens non-LEPSS » ? LEPSS signifiant « Loi relative à l’Exercice des Professions de Soins de Santé ».

En effet, depuis 2016, les étudiants diplômés d’un Bachelier « Assistant en psychologie » – cela concerne aussi d’autres diplômes du secteur psycho-social – deviennent des « non-praticiens professionnels », des « non-LEPSS » et ce, même s’ils rencontrent scrupuleusement chaque exigence attendue par la loi, à savoir deux années de pratique professionnelle ainsi que le certificat d’un troisième cycle en psychothérapie.

Cette nouvelle génération de praticiens, quelle est-elle ? Et bien, permettez-moi de vous la présenter en quelques mots. Pour ce faire, référons-nous au rapport du KCE et à la loi.

Dans le rapport du KCE, voici comment nous sommes épinglés : « Faisant référence aux exigences élevées de la première ligne de soins psychologiques, des réticences ont été émises lors de rencontres avec les acteurs de terrains, à l’idée de confier ses responsabilités à des Bacheliers.

Toutefois, étant donné la demande importante à laquelle on peut s’attendre si une première ligne devait être mise en place, il serait réaliste de prévoir que les Bacheliers puissent y prester une partie des soins à condition que ce soit sous la supervision d’un psychologue clinicien diplômé (niveau Master), formé à la psychologie de première ligne ».

Je continue avec ce qu’en dit la loi : « Les non-praticiens professionnels tombent en dehors de ce cadre, mais pourront poser certains actes, uniquement à la demande et sous la supervision d’un praticien de la psychothérapie autonome  »

Où notre gouvernement place-t-il sa cohérence et quelle qualité de soins prétend-il vouloir offrir ? En effet, nous sommes face à une politique qui promeut une idéologie de soins, dont la qualité est corrélée au diplôme de ceux qui les prodiguent.

En revanche, s’il devait y avoir trop de monde au portillon de la première ligne, ces Bacheliers, ces dénommés « non-praticiens professionnels », ceux-là mêmes pour qui tant de réticences avaient été émises, pourraient sur demande et sous haute surveillance, poser quelques actes thérapeutiques.

Au nom de la pragmatique, aux oubliettes les réticences !

Admettant malgré tout ce paradoxe, la loi continue assurant vouloir « éviter que des praticiens de la psychothérapie actuelle ne soient écartés  » et indique « vouloir encore leur accorder une place au sein des soins de santé mentale ».

Plutôt que de la clémence à l’égard des non-LEPSS, j’y perçois un autre prétexte à de nouvelles économies. Ne perdons pas de vue que les coûts occasionnés par l’engagement d’un intervenant « niveau Bachelier » restent considérablement moins conséquents que ceux engendrés par un « niveau Master ».

J’entrevois également une tentative de reconnaître le savoir universitaire comme unique, discréditant par la même occasion toutes autres formes de savoir et de formation, notamment – et il est le nerf de nos pratiques – celui acquis à l’aune et dans le respect de la logique de chacun.

Détenir un diplôme de Bachelier, c’est désormais voir son autonomie de travail réduite à néant et ne pouvoir engager sa parole et son écoute qu’en se référant à un « super-superviseur » détenteur DU diplôme et donc de LA manière de faire pour guérir en cinq séances.

Qu’importe que s’ajoute à ce diplôme de Bachelier et ses 618 heures de stages, des années de mise au travail en institution, en consultation ou ailleurs.

Qu’importe qu’on puisse y compter ce fameux troisième cycle ainsi que ses 2400 heures de stage, mais aussi, d’autres séminaires cliniques, d’autres formations et des séances régulières de supervision.

L’intervenant muni de son menu diplôme de Bachelier demeurera moins légitime pour travailler de manière autonome, le droit de raisonner par soi-même étant devenu le privilège des seuls médecins, orthopédagogues et psychologiques cliniciens.

Le diplôme universitaire est dorénavant le passe-droit, le Saint Graal menant à une pensée unique. Aujourd’hui, 120 ECTS prévalent sur des années à se former et à questionner sa pratique.

Mon propos est fort sombre, me direz-vous ? L’heure est-elle réellement aussi grave ? A cela, je vous répondrai que oui. Car – et nous ne le répéterons jamais assez – en réformant notre système de soins de santé mentale et ce, même sous couvert de l’amélioration de la qualité de soins et de remboursements, c’est l’éthique des pratiques de parole qui est menacée.

Par là, ce sont les inventions de chacune des personnes que nous rencontrons, mais aussi leurs trouvailles pour tenter d’y faire avec le lien social, qui bien souvent très éloignées de tout idéal normatif, seront d’un coup d’Evidence-Based Magic balayées, car ne rentrant dans aucune case.

C’est notre singularité à tous qui est menacée.

En entamant la rédaction de ce texte, j’espérais pouvoir le clôturer sur une note positive, un petit quelque chose sur lequel pouvoir m’appuyer. Force est d’en constater l’impossibilité. Clore ce texte positivement reviendrait à consentir à la logique du « c’est pas si grave ». Logique malheureusement rencontrée chez de trop nombreux collègues.

Oui, l’heure est grave. Car LEPSS ou non LEPSS, la parole ne se déploie qu’en présence de deux personnes et le transfert qui en découle ; elle ne s’intéresse pas qu’à nos diplômes.

Yvanne Stuer

Post-scriptum

Bien que le texte ne fasse pas mention du recours en annulation qui a abouti « en attendant que le législateur prenne les mesures transitoires nécessaires pour réparer l’inconstitutionnalité constatée par la Cour », il est une tentative de dénoncer la logique abjecte dans laquelle cette loi s’inscrit.