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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Le symptôme populiste

Yves Vanderveken

Prennent-ils seulement la mesure de ce qu’ils font ? De vers où ils s’enfoncent toujours un peu plus ? Philippe Sollers, dans son dernier livre, Contre-attaque[1], démontre que nous vivons dans un monde d’innocents. Cela n’a évidemment rien de rassurant.

Les politiques pensent s’occuper de la santé mentale et se préoccupent, par ce biais, de l’équilibre du système – dont ils sentent bien qu’il fuit de partout. Il est probable qu’il leur explose à la figure, et que les doigts d’honneur qui leur seront adressés et le C4 qu’ils se verront décerner[2] ne se feront que toujours plus obscènes, virulents et violents. D’où la fuite en avant.

Maggie De Block et ses experts s’en rendent-ils compte ? C’est peu probable. Elle a son idéologie managériale et veut le bien et le soin. Sait-elle au moins que Freud, le premier, attirait l’attention sur le danger dans les matières psychiques de la volonté de guérison et de l’amour du prochain ? Sans doute, non.

Tout le monde est encore à se pencher sur ce qui a bien pu produire Trump, le Brexit – et surtout ce qui viendra. Les causes sociologiques et politiques en sont multiformes. Elles restent à déplier. Mais de manière générale, ce sont à n’en pas douter les effets de l’idéologie de l’évaluation qui a maintenant tout investi et de l’arraisonnement par la technique du malaise dans la civilisation.

Quand on s’en prend à lui sans ménagements, quand on le bouscule pour aller vite, quand on l’évalue, le chiffre, le bureaucratise, le simplifie et le traque sans cesse, quand on le dénigre, l’ignore ou, pire, quand on prétend le liquider (sic) en lui appliquant une approche et une méthode unique, ou le ranger au rang d’un rien-du-tout-pas-très-grave avec lequel il ne faut tout de même pas nous empêcher de continuer à tourner en rond ou de marcher au pas ; bref, quand on se permet tout cela avec lui, le symptôme est plus populiste que les politiques qui lui courent après et moins idéaliste que celles qui tentent de le rhabiller des oripeaux du bien et de la morale.

C’est, voyez-vous, qu’il est hors système, hors normes, hors chiffrage, hors guérison et de tout idéal (du moi) possible. En un mot : il est protestation ! Protestation libi-dit-nale (Ouille, une complexité !) De ce qu’on ne veut pas voir, entendre ou dire, et qui se fraye là le chemin par où il s’exprime tout de même, et fait valoir certes auprès de l’autre mais y compris et surtout contre le sujet lui-même, son droit. Il est, certes que l’Autre ne veut pas voir, mais surtout cette part du sujet lui-même où il ne se reconnaît pas et n’en peut mais. Ce n’est pas nécessairement beau. Lacan pouvait même le qualifier de saloperie. Cela ne se « supprime » pas. C’est ce qui fait que le comportement de l’être humain ne se réduit pas à un programme instinctuel ou algorithmique, qu’il n’est pas calculable. Il fait, disons, son problème, le caillou dans sa chaussure, mais aussi ce qui fonde son humanité, son exception.

Le symptôme est avant tout un mode de jouir. Et les modes de jouir, on ne s’y prend pas comme ça avec. Un peu de respect. On est prêt à tout (entre autres, ni plus ni moins qu’à la guerre) pour le préserver. Il y faut une délicatesse, un respect, un maniement dialectique car, s’il gêne et fait souffrir, il détermine aussi ce qui fait la cause de mon désir à nul autre pareil quand on ose le regarder avec lucidité et vérité et qu’on développe un délicat savoir-y-faire avec. Sinon, le retour réactionnaire est terrible et, la bête lâchée, vous ne la rattraperez peut-être mais au mieux qu’après son déferlement de haine. Cela s’appelle « la réaction thérapeutique négative ». Il n’est pas surprenant que la chose trouve à se frayer sa voie « clandestinement », hors des réseaux établis d’informations et d’injonctions de la bonne pensée qui de leur propre aveu n’ont rien vu venir et rien pu prédire : à savoir via les dits réseaux sociaux.

Le monde psy, dans sa diversité, le savait, s’y moulait, même si souvent il pensait pouvoir n’en pas tirer toutes les conséquences. Le monde psy constituait, en donnant place à cette complexité, un des tampons qui assurait une haute fonction sociale. Avec d’autres, vous y touchez, Madame la Ministre, pour le mettre par terre. En mesurez-vous la portée ? Le symptôme populiste sonne à votre porte, passe encore, mais aussi à la nôtre ! Prenons-le comme un signe.

Yves Vanderveken est psychologue à l’IMP Notre-Dame de la Sagesse à Leers-Nord

[1] Philippe Sollers, avec Franck Nouchi, Contre-attaque, Grasset, 2016.
[2] http://www.levif.be/actualite/international/trump-president-quatre-c4-et-un-bras-d-honneur/article-opinion-571395.html