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Copel - Cobes

Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Le travail social sous contrôle

Emmanuelle Jacquerie



Je travaille dans une asbl, financée par Actiris et le fonds social européen, qui s’occupe de la réinsertion socioprofessionnelle des détenus et ex-détenus. Nous nous rendons dans les prisons bruxelloises et rencontrons les personnes à leur demande. Jusqu’à présent, notre asbl tient à un accueil au cas par cas.

La demande d’un accompagnement par nos services en prison n’est pas libre : elle est contrainte. D’une part par l’administration pénitentiaire via les services psycho-sociaux de la prison et d’autre part, par la justice via le tribunal d’application des peines qui se prononce sur une éventuelle libération anticipée. Face à la contrainte qui mène à nos entretiens en prison, la clinicienne que je suis répond par le doux forçage : un petit détour par la parole, par l’Autre. Ce doux forçage est nécessaire car ils n’ont pas envie de parler. Alors, je m’intéresse, je fais la conversation. Travail à mener délicatement avec des personnes qui en passent plutôt par le court-circuit dans le lien à l’autre. De plus, la formation que je propose de chercher n’est pas un sujet anodin. La plupart ont eu une scolarité compliquée, ponctuée d’abandons et d’échecs à répétition.

Comment créer un « lieu de conversation possible[1] » où une parole libre et vivante peut circuler ? Depuis leur arrestation, ils ont peu été amenés à parler mais plutôt convoqués à rendre des comptes. Avant la prison, ils ont rarement été invités à parler dans notre société « dominée par une sorte de discrédit de la parole, comme si parler ne servait à rien[2] ». Il revient à l’intervenant de créer les conditions de ce lieu, par sa présence et par la garantie d’un secret professionnel absolu. Une présence qui respecte le rendez-vous donné et ce face aux aléas du monde carcéral, en prenant au sérieux les effets et enjeux de la parole. Dans ce contexte particulier, je suis très sensible à laisser le temps et la possibilité à la personne que je rencontre de se dégager de cette modalité d’entretien où ce qu’il dit sera transmis à une instance de pouvoir et être alors à même de peut-être dire quelque chose qui le concerne. Cela devient de plus en plus laborieux. L’intervenant est présent mais encombré d’une série de questions devenues obligatoires qui le tiennent à l’écart et le mettent à distance de la personne qu’il rencontre. Nos entretiens deviennent des bilans et plans d’action évolutifs. Par action, Actiris entend « ce qui est réalisé avec le chercheur d’emploi pendant l’étape afin d’atteindre l’objectif opérationnel ». Il est prévu que nous clôturions le travail avec toute personne en lui remettant « un plan d’action final », signés par le demandeur et l’intervenant. Ce document reprend l’objectif professionnel, les démarches réalisées et celles à réaliser. Tout cela soutenu par des prescriptions d’actions de soin. Et rien ne se perd. Tout peut être consigné dans une tentaculaire base de données : chaque action pour chaque bénéficiaire a sa place ou plutôt a sa case car il s’agit bien d’une logique de l’évaluation qui est à l’œuvre et écarte cette mission d’accompagnement qui est la nôtre.

Dans son mouvement de rationalisation de la mise à l’emploi, Actiris met de l’ordre. Pour ce faire, elle s’appuie sur deux catégories : « le pré-trajet » et le « trajet ». La première catégorie rassemble les personnes considérées comme éloignées d’une mise à l’emploi car ayant d’autres problèmes à régler. C’est dans ce cadre que sont prévues notamment les prescriptions d’action de soin ou d’action sociale. Par exemple, lorsqu’une personne me fait part au détour d’un échange, de ses maux de dos, de ses difficultés dans le lien avec les autres, de ses problèmes de papiers, je dois penser PRESCRIPTIONS : prescrire une « action de soin ou sociale » et en informer Actiris via la base de données. Il est alors attendu que « le partenaire », c’est-à-dire l’intervenant, coordonne les activités proposées, qu’il s’assure qu’elles ont lieu et qu’il suive les évolutions. La seconde catégorie rassemble les personnes dites prêtes à une entrée en formation ou à une mise à l’emploi. Le temps de prise en charge dans chacune de ces catégories en vue d’un résultat est limité. Monsieur Y, 62 ans, s’est toujours débrouillé, des petits boulots mais « hors-système ». « Je suis un électron libre » me dit-il. Pré-trajet ou Trajet ? Monsieur Z, 21 ans, incarcéré depuis ses 17 ans. Avant cela il a passé la plus grande partie de son adolescence en IPPJ et a très peu fréquenté le système scolaire. Il aime bien cuisiner en cellule mais ne tient pas un jour dehors car il « se prend la tête » avec tout le monde. Pré-trajet ou Trajet ? Monsieur B, 47 ans, bientôt 30 ans d’aller-retour entre la prison et l’extérieur. A chaque libération, il doit présenter un plan de reclassement dans lequel il doit expliquer comment il occupera ses journées, par exemple son projet professionnel. Il n’a jamais travaillé. Il peut tenir dans une formation, pas trop longue, mais rencontre de grandes difficultés dans la rencontre avec un patron et son règlement. Pré-trajet ou Trajet ?

La catégorie circonscrit le devenir et les dires de chacun. Plus de place au pas de côté, à la surprise. Le travailleur social sous contrôle est également mis à mal. Comment s’appuyer sur l’invention du sujet dans des trajets tracés à l’avance ?

Il est important de rappeler qu’Actiris a repris les prérogatives de contrôle des chômeurs, jusque là dévolues à l’ONEM. Cela crée une grande confusion des rôles car Actiris garde une mission d’aide (accompagnement pour trouver une formation, un emploi) mais détient dorénavant une mission de contrôle. Ce n’est pas rien car en cas de recherche d’emploi ou de formation non fructueuse, le contrôle mène à la sanction. Et la sanction mène à l’exclusion du droit au chômage. Lors d’une conversation récente avec mes collègues de la recherche d’emploi (ceux-ci rencontrent essentiellement des personnes libérées), j’ai appris que depuis lors, les chômeurs semblaient être moins soumis à des rendez-vous de contrôle et que lorsqu’ils sont accompagnés par notre service, ils sont tout à fait exemptés de ce contrôle. Cette information laisse peu de doute sur la place que nous assigne Actiris en tant que « partenaire » et éclairent en partie la destination des données encodées au fil de nos entretiens. Ces multiples difficultés (sociales, médicales, psychiques,…), pas simples à dire, accueillies dans une écoute au plus près du sujet, qui parie sur le transfert, deviendraient les indices d’une approche managériale de la misère humaine.

[1]Philippe Lacadée, "Comment comprendre les phénomènes de violence chez les jeunes ?", in "Psychanalyse et criminologie aujourd’hui, Repères conceptuels, éthiques et cliniques", Presses universitaires de Rennes,2016, p.230

[2] Ibid, p.231.