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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Le véritable amour de Maggie

Lieve Billiet



Fin 2016, la Ministre De Block fut vertement critiquée lorsqu’elle refusa des mesures visant à diminuer la consommation d’alcool et de drogue. Les coûts sociaux et les dépenses en soins de santé liés à cette consommation sont pourtant gigantesques. Et l’efficacité de ces mesures a par ailleurs été prouvée. Lors de son entrée en fonction, la Ministre avait annoncé : « Je m’en tiens à ce qui est scientifiquement prouvé ». Mais voilà que tout à coup, les preuves semblent moins importantes. Soudainement, la Ministre a trouvé ces mesures restrictives trop paternalistes et préjudiciables pour l’économie. Soudainement, elle s’est mise à parler en termes de choix individuel. Soudainement, la voie indiquée était celle d’une responsabilisation et d’un empowerment. Liberté-bonheur, voilà ce qui paraissait le plus important.

Une question se pose : à quoi roule alors Maggie De Block ? Y-a-t-il quelque chose qui soit encore plus cher à son coeur que l’evidence ? Et si tel est le cas, comment se nomme ce grand amour ? La notion de « health litteracy », que l’on a traduit par « littératie en santé » nous montre le chemin de ce que pourrait être la liberté-bonheur de l’homme hypermoderne.

Mais c’est quoi, cette « littératie en santé » ? Nous trouvons la notion dans la note de clarification de la réforme de l’Arrêté royal n°78 relatif à l’exercice des professions des soins de santé, dont les professions de la santé mentale font désormais partie. Ainsi, nous apprenons que parler de soins de santé de qualité suppose :
1. des prestataires de soins compétents

2. une approche organisée de façon multidisciplinaire et intégrée et

3. une mise au centre du patient.

La première condition peut être réalisée en exigeant plus qu’un diplôme pour avoir accès à la profession.

La deuxième peut l’être en remplaçant l’ancien modèle structuré de façon hiérarchique par un modèle intégré où le patient est au centre, non plus le médecin, en remplaçant le modèle pyramidal par la dite ‘marguerite de Maggie’.

Enfin, la troisième condition peut être réalisée en renforçant et en réaffirmant la place centrale du patient, telle qu’elle était définie dans la loi relative aux droits du patient du 22 août 2002.

Aujourd’hui, il s’agit d’aller plus loin . « Chaque prestataire de soins porte une grande responsabilité dans la motivation du patient et dans son soutien afin qu’il devienne le pilote de ses soins de santé, ou encore, afin d’améliorer la health literacy du patient. (…) On entend par là qu’en fournissant au patient des informations correctes et un accompagnement individuel, les prestataires de soins améliorent les compétences du patient afin qu’il prenne en mains sa santé ainsi que les soins qu’elle requiert »[1].

Si la loi de 2002 donnait des droits au patient, l’idéologie de la littératie en santé lui donne un devoir : se mettre au travail. Pour y arriver, il faut augmenter sa motivation ét ses compétences de trouver, de comprendre, d’évaluer et d’appliquer l’information dans le domaine de la santé.

La notion de « littératie » qui a frayé sa voie dans plusieurs champs trouve son origine dans le monde bibliothécaire. Elle constitue une réponse à ce qui apparaît comme un problème croissant à l’ère de l’information dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Comment gérer la quantité d’informations auxquelles nous avons accès par des voies toujours plus nombreuses ? Comment repérer les informations qui sont justes, pertinentes, actuelles, primaires ? Comment mener chacun à l’information qui fournira une réponse à son problème ? Car l’idée sous-jacente est effectivement que chaque problème n’est dû qu’à un manque d’information.

Les dernières décennies, la littératie, la capacité à gérer les informations afin de réaliser ses buts personnels a été mise à l’avant-plan par des instances comme l’ONU, l’UNESCO, l’OCDE et l’OMS et promue mondialement comme un droit universel de l’homme hypermoderne dans notre société de l’information. Dans le champ de l’enseignement, cela a débouché non seulement sur des nouveaux objectifs d’apprentissage mais aussi et surtout sur une redéfinition du rôle de l’enseignant. Détrôné en tant qu’Autre, comme figure de transfert par laquelle l’élève devait passer pour acquérir un savoir, il est devenu celui qui doit transmettre à l’élève l’art néolibéral de trouver et de gérer l’information afin de se rendre encore plus inutile qu’il ne l’était déjà. Ce même renversement qui touche de façon fondamentale la place de l’Autre et le lien social, qui dégrade tout savoir en le ramenant à une bribe d’information, est maintenant en train de se réaliser dans le champ de la santé mentale.

La loi relative aux droits des patients de 2002 – à laquelle tout psychologue est soumis en tant que praticien dans le champ de la santé – a constitué une atteinte importante au transfert. En attribuant au patient des droits légaux, la loi visait à transformer une relation asymétrique fondée sur l’autorité et la confiance en une relation entre deux partenaires équivalents. Il s’agissait de mettre fin à la situation où l’autorité du thérapeute se soutenait de la croyance à une figure paternelle et du savoir qui lui était supposé. Cette autorité se fonde désormais sur ses connaissances et son expertise, celles-ci trouvant leur garantie dans le discours de la science. Le thérapeute est désormais tenu de transmettre ces connaissances à son patient. Il doit non seulement lui communiquer quel est son problème – formuler son diagnostic –, mais également lui dire comment ce problème peut être traité, ce qu’il peut attendre du traitement, combien de temps le traitement va durer, ce qu’il va coûter,… Le patient a la possibilité d’y consentir ou non et de demander un second avis s’il le désire. Explicitation et transparence d’un côté, consentement éclairé de l’autre. Le thérapeute peut aussi apprendre au patient à vivre avec son problème, c’est le pari de la dite « psychoéducation ».

L’idéologie de la littératie en santé va bien plus loin. Il ne s’agit plus d’une atteinte au transfert, mais bien du rejet radical de celui-ci pour autant qu’elle élimine tout simplement la dimension de l’Autre en tant que lieu de savoir et lien social. En effet, le patient n’y est plus en position de partenaire d’un thérapeute qui restait jusque-là bien toujours l’expert, celui qui détient la connaissance. Cette connaissance restait bien structurée comme un discours : le discours de la science. Selon l’idéologie de la health litteracy, le patient est mis en position de celui qui est à la recherche des informations prêt-à-porter, sans ambiguïtés ni équivoques. Le praticien en soins de santé n’est plus un expert mais l’un des détenteurs possible d’une bribe d’information, une seule, parmi un tas d’autres qui ne sont plus structurées comme un discours mais qui sont éparpillées : une bribe d’information, une autre bribe, encore une bribe,… Le thérapeute n’est plus celui qui partage ses connaissances avec son patient, tout au plus est-il son « co-pilote », le vrai pilote étant le patient à la recherche de ces informations qui doivent être accessibles librement, comme sur le site web de l’hôpital psychiatrique où l’on peut trouver les rapports d’audits de l’inspection, afin que ce patient aux compétences augmentées puisse trouver son chemin dans le marché libéralisé des thérapies, sans devoir passer nécessairement par le détour d’une relation incarnée avec un thérapeute, en chair et en os. Ce marché des thérapies se fiche par ailleurs complètement des orientations ou des courants thérapeutiques. Sur ce marché, l’évidence doit aller de soi. Voilà de quoi il s’agit dans la liberté-bonheur de l’homme hypermoderne.

Le patient devenu compétent et motivé dans la gestion des informations relatives à la santé, pilote de ses propres soins de santé. C’est à partir de cette idéologie que peuvent être expliqués certains changements survenus ces dernières années dans le champ de la santé mentale, que ce soit sous la forme de projets pilotes ou de perspectives futures. Ainsi le projet de donner aux dénommés ‘experts de par leur expérience’ un nouveau statut. Le véritable expert, le co-pilote idéal n’est plus le praticien formé mais le compagnon de route qui a subi la même chose, cet autre patient qui, par son expérience, a acquis un niveau suffisant de littératie en santé. Il doit donc devenir un membre à part entière des équipes de soins et rémunéré comme tel. Ceci implique une promotion de la relation imaginaire au détriment du lien symbolique. Ou encore le glissement du financement d’institutions vers un financement de personnes, déjà en train de s’opérer. Le patient-pilote perçoit un budget qu’il doit gérer comme un entrepreneur. Cela s’appelle un glissement de l’offre à la demande, qui n’aurait « que des bénéfices » pour l’usager. Que parler ne se réduise pas à donner ou recevoir des informations, et relève aussi et surtout de ce qui ne peut pas se dire, a l’air d’avoir été complètement évacué.

[1] http://ar78.be/trois%20pilliers.html