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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Les nouveaux soins arrivent !

Sébastien Gandus

La réorganisation radicale du champ ’psy’ recommandé par le KCE est entièrement animée par une volonté unique, qui est de réduction généralisée : réduction des moments de rencontre, réduction des coûts, réduction de la parole au signe, du symptôme à un problème à effacer, dans un temps optimalement réduit.

Cette volonté ne s’affiche pas ouvertement, au contraire : le projet se présente comme maximalement ouvert. Amoureux des accès directs, ami des seuils bas, ennemi de la stigmatisation diagnostique et des listes limitatives d’indications, grandiloquent sur la liberté thérapeutique ; ne faut-il pas que le prestataire puisse s’adapter au mieux aux caractéristiques spécifiques de chaque patient afin de garantir la qualité du lien thérapeutique ? [1]. En bref, on est dans l’absolument neutre, dans l’impartialité respectueuse, dans l’ouverture la plus virginale, loin des enjeux et des débats qui agitent le petit monde des psys. On est dans ce que le Ministre de la Santé appelait l’apaisement. Tout le monde aura sa place. Et les débats d’écoles, le KCE ne s’y mouillera pas. Il propose juste une méthode, idéologiquement bien neutre, n’est-ce pas ?, et maximalement ouvert.

Et en effet, tout dans ce rapport ne semble qu’organisationnel. Il propose un cadre, un dispositif, un modèle ; il ne parle que d’indicateurs et de paramètres ; rien là qui ressemblerait à une prise de position doctrinale ou d’une passion déplacée. Et bien, c’est là où toute l’idéologie du KCE se retranche. Elle est entièrement prise en charge par le “modèle d’organisation” proposé, en deçà des contenus. C’est le ’modèle’ même qui réalisera l’agenda qui ne se montre pas. Ce modèle relève du gatekeeping theory, branche des sciences de la communication : dans le flux des événements qui se déroulent dans le monde réel, il s’agit de canaliser, de filtrer et de sélectionner des évènements traduits en unités d’information par leur passage à travers des portiers (gates) successifs. Imaginez le rédacteur en chef d’un journal quelconque : il est le dernier d’une chaîne de gatekeepers qui ont chacun produit une poubelle contenant 90pc. des unités d’information qui ont transité le canal dont il est le portier. C’est un shrink entre le monde et le papier.

Ainsi, le message explicite de l’ouverture maximale à comme envers le silence de la méthode, qui est une technologie de réduction, de filtrage, de remplissage de poubelles. Cet envers est la vérité du rapport KCE. Il permet de le lire, façon déshypnotisée.

Le psychologue de l’avenir, sera-t-il un gatekeeper ? Si ça dépend du KCE, oui : sa mission principale sera de limiter l’accès à l’offre qui pourtant le définit. Nul n’entre ici s’il n’est prêt à sortir ! Voyons, avec quel enthousiasme nous est présentée cette étude de l’ELPF ? que le résumé cite, p.16 ! Quels résultats ! : la méthodologie des ’gates’ a permis que, sur un nombre moyen de 3,1 séances, 44 pc. de la patientèle a pris la porte de la sortie, très satisfaite en plus ! Pourtant, les troubles ne semblaient pas si mince que ça : 7,5pc légers, 47pc. modérés, 39,5pc sévères, 6pc. très sévères. Quel est, mon dieu, le secret de cette divine transmutation ?

Il n’y a pas de miracle, c’est juste une triste astuce. On construit d’abord deux classes : ’troubles légers’, ’troubles sévères’. Aux membres de la première, on fera comprendre que ce n’est rien, leur problème. Aux autres, on laissera entendre qu’ils ne sont pas très bienvenues, que tout cela sera mesuré, inventorié, e-Healthisé, qu’il y aura des sas et des gardiens ; que tout cela est lourd et cher, et peut-être pas sans conséquences. Avec ça, c’est sûr qu’on videra les bureaux – et les statistiques déborderont de bonnes nouvelles !

Mais cette distinction entre léger et sévère, cela vient d’où, au fond ?

Historiquement, c’est datable. Elle a surgi au moment précis où l’Etat s’est insinué dans la vie privé des hommes, pour inclure la sphère de l’intime dans ces calculs d’un contrôle social total. Les psychothérapeutes allemands, mis sous tutelle dans leur pauvre Institut Göring, ont vite compris que ce qui était d’eux attendu : adapter le patient au milieu ambiant ; le réinsérer, sans reste, dans la communauté du peuple qui avait une grande mission à réaliser. Pour cela, il fallait privilégier le petit coup de pouce, la kleine psychothérapie, sur la grosse, celle qui va un peu plus loin. Peu importe que ce soit nul, ça marche ; et descendre de sa place et se charlataniser, rien de plus facile. Une mère allemande ne peut plus allaiter après avoir assisté à la mort de plusieurs enfants pendant un bombardement ? “Je lui ai suggéré que le corps et l’esprit font un, à la suite de quoi elle put allaiter normalement, malgré les incessants bombardements”, note Fritz Mohr, psychologue de l’Institut. “Ce cas ne comporte sans doute rien de nouveau pour nous, psychothérapeutes, mais il illustre comment un mode simple de psychothérapie accessible à tout médecin peut réaliser un travail völkisch valable”. La grosse thérapie, tel qu’une psychanalyse, note son collègue Johannes Schultz, n’est pas seulement trop chère et trop longue pour être un outil efficace à l’échelle du peuple ; elle est également préjudiciable à une guérison totale, quand cette guérison est définie comme une authentique compréhension de l’ensemble de la personnalité du patient dans le système de valeurs partagée de la Volksgemeinschaft [2]. Qui dira mieux ?

Bref, dès que l’Etat s’en mêle, dès qu’il veut ’organiser’ les ’soins’, ce qu’il demande, c’est l’adaptation de tous à l’ambiance du moment ; et dès que l’objectif est l’adaptation, il n’y a plus que la kleine psychothérapie qui marche. La petite adapte l’individu aux normes externes, la grande réconcilie le sujet avec lui-même. Les moyens de la petite seront inévitablement autoritaires : on suggère, on persuade, on booste, on rectifie – en bref, on s’active, que ce soit avec un coup de pouce ou un coup de bottes.

On n’est pas dans le nazisme aujourd’hui, on est même très loin de ça : et pourtant, certaines choses courent si vite, et dès que le marteau des sorcières remplace les choses de finesse, le mal se banalise. Le rapport du KCE nous met tous face à un carrefour : quand il s’agit de choisir entre les intérêts des patients, et leur soumission à des agendas extérieurs, vers où, cher collègue, iras-tu ?

Sebastien Gandus est un immigré illégal du Bhoutan oeuvrant pour le Bonheur National Brut Belge. Il écrit sous pseudonyme par crainte d’expulsion.

[1Synthèse du rapport KCE 265Bs, Modèle d’organisation et de financement des soins psychologiques, consultable sur le site du KCE, p.23.

[2Mohr et Schultz, cité dans Geoffrey Cocks, La Psychothérapie sous le IIIème Reich, L’institut Göring, Les Belles Lettres, Paris, 1987, p. 114.