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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Les tromperies du KCE

Catherine Van Ranst



Après l’étude portant sur l’organisation des soins psychologiques parue en 2016 [1], voilà que le KCE coordonne une nouvelle étude ayant pour titre « l’organisation des soins de santé mentale pour les adultes en Belgique ». Cette étude, peut-on lire sur son site [2], est réalisée « à la demande de la Task Force Santé mentale du Groupe de travail Intercabinet » du gouvernement fédéral, dans le contexte politique des réformes et des économies en cours dans les soins de santé (réforme des hôpitaux, remise au travail des malades de longue durée, « monitoring » des médecins dans l’octroi de jours de congés maladie, …) dont on ne cesse de dénoncer les effets dévastateurs. Sans surprises, la nouvelle recherche devrait permettre à la Ministre de la Santé et au gouvernement de mener ces réformes un pas plus loin.

LE KCE a mandaté deux équipes de chercheurs – l’Institut de Recherche Santé et Société (IRSS) de l’UCL et le Centrum voor Zorgonderkoek en Consultancy (LUCAS) de la KUL – pour mener à bien cette recherche. Celles-ci ont lancé un appel à participation à l’attention des acteurs de terrain. S’ils sont sélectionnés après avoir manifesté leur intérêt, ils feront partie d’un focus group et pourront donner leur avis sur l’organisation des soins de santé mentale pour adultes dans leur zone géographique. Rien de suspect, donc – en apparence.

Leur avis sur quoi, au juste ? C’est là que les choses se compliquent. L’objet de la nouvelle étude est fort peu détaillé et décrit en des termes généraux. Il est question d’évaluer « les avantages, barrières, manquements et redondances » de l’offre actuelle de services en santé mentale (IRSS), d’identifier les « possibles lacunes et chevauchements » entre services existants (KCE). A côté de cela, il est aussi question d’une « étude confirmatoire basée sur des scénarios de développement potentiel » (IRSS). Cette dernière formule est absconse mais laisse entendre que la recherche servira à vérifier et valider un modèle plutôt qu’à explorer des possibles.

Quant aux objectifs de la recherche, ils sont, eux, clairement annoncés : « les résultats permettront aux décideurs politiques d’établir des priorités et de prendre des décisions stratégiques en ce qui concerne l’organisation des soins de santé mentale » [3]. L’étude servira donc directement aux responsables politiques pour appuyer et confirmer les réformes qu’ils souhaitent faire passer.

Arrêtons-nous un instant sur la participation des acteurs dans ce dispositif. Elle pose question.

Les acteurs concernés [4] par la nouvelle recherche sont-ils invités à discuter et à donner leur avis sur l’organisation actuelle des soins pour adultes en Belgique ? Ne sont-ils pas plutôt invités à valider un modèle d’organisation des soins qui a déjà fait ses preuves dans d’autres pays et dont il était déjà question dans l’étude précédente ? Ce modèle est désormais bien connu et repose sur un système à deux niveaux, avec une première ligne accessible à tous pour traiter les « problèmes modérés », où l’accompagnement psychologique est limité à cinq séances, et une seconde ligne pour les problèmes plus sévères dont l’accès est conditionné à la réalisation d’un « bilan fonctionnel » validé par au moins un médecin et un psychologue (ou un orthopédagogue clinicien, après tout, leurs rôles sont présentés comme quasi identiques en première ligne [5]).

Tentons d’imaginer en quoi pourrait consister une discussion dans un focus group. Les chercheurs s’imaginent-ils vraiment que psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux, gestionnaires d’institutions et autres travailleurs en santé mentale d’une même zone géographique vont deviser tranquillement des « lacunes et des chevauchements de l’offre actuelle de services », alors que ce qui est en jeu dans cette discussion est l’avenir même des services où ils travaillent ? Voire peut-être, pour certains, l’avenir de leur profession ? Il n’est pas nécessaire d’être fin psychologue, ni expert en groupes de discussion, pour percevoir qu’un tel dispositif ne peut mener qu’à des échanges biaisés.

Prenons le cas du « psychologue de première ligne » dont le travail d’écoute et d’accompagnement devra s’arrêter après cinq séances dans la nouvelle organisation des soins : son travail n’aura plus rien à voir avec le travail d’un psychologue dans un service de santé mentale aujourd’hui. Prenons aussi le cas des psychiatres qui, selon le modèle proposé par le KCE, « n’ont théoriquement plus leur place en première ligne [6] », en tant que médecins spécialistes, et qui s’inquiètent de voir leur rôle réduit à la réalisation de bilans fonctionnels. Ils sont malgré eux mis en concurrence avec les médecins généralistes, amenés à jouer un rôle important en première ligne. Prenons encore la situation des logopèdes qui craignent de voir leur métier disparaître au profit de celui d’orthopédagogue clinicien, grand gagnant de la réforme des professions de soins de santé mentale, dont un nombre important de missions recouvre en effet celles des logopèdes [7].

Poser la question en termes de « lacunes » (ou de « chevauchements ») est fallacieux et oriente déjà les réponses à venir. On a la désagréable impression que le KCE, et avec lui, la Ministre de la Santé et le gouvernement fédéral, ont déjà trouvé ce qu’ils cherchent. Ils ont l’idée que des lacunes doivent être identifiées au sein des services existants et demandent aux travailleurs de ces mêmes services de les aider dans cette tâche.

On le voit, la participation des acteurs n’a plus grand-chose à voir avec l’idée que l’on aurait pu s’en faire au départ, qui impliquerait, par exemple, l’implication des personnes concernées par la recherche dès la phase de conceptualisation et de l’élaboration des questions, ou encore l’organisation de discussions ouvertes et non fermées autour d’un modèle. Les termes mêmes dans lesquels est formulée la recherche du KCE ne sont pas sans effets sur les travailleurs en santé mentale. S’agirait-ils de pointer du doigt leurs propres lacunes ? D’identifier les possibles manquements ou chevauchements dans leurs formations ou leurs méthodes de travail ? Y aurait-il des fonctions ou des services « redondants » ? Et s’il s’avère que c’est le cas, quelle(s) fonction(s) ou quel(s) service(s) faudra-t-il supprimer ?

Comme pour l’étude 2016, l’étude 2017 vise moins la réalisation d’une recherche au sens ouvert et indépendant du terme qu’à vendre un modèle de soins complètement bétonné, qui passera coûte que coûte. Pour ce faire, tous les moyens sont bons, y compris les moins scientifiques, comme le fait de jouer avec les inquiétudes grandissantes des travailleurs en santé mentale qui craignent de perdre leur travail. Parler de « participation des acteurs » à ce propos relève d’une pure mascarade.

Relevons pour conclure une petite phrase figurant à la dernière page de l’étude KCE 2016. Dans la partie Disclaimer du rapport, on peut lire que « les remarques des personnes impliquées ont été discutées au cours de réunions mais elles n’ont pas nécessairement été incluses dans le rapport final ». Il est précisé que les stakeholders ne sont pas les co-auteurs du rapport et « ne sont pas nécessairement d’accord avec son contenu ». Derrière cette clause de non-responsabilité de pure forme se dévoile – cyniquement ? – la méthode utilisée par le KCE lorsqu’il mène ses recherches en santé mentale : concerter les acteurs de terrain, oui, mais à condition que ceux-ci ne viennent pas trop bousculer le modèle préétabli, surtout lorsque celui-ci est validé scientifiquement et qu’il est a fait ses preuves dans d’autres pays. Que ce modèle soit remis en question de toutes parts par les principaux intéressés ne change rien à l’affaire. Les modèles sont-ils sans lacunes ?

[1] KCE Reports 265B https://kce.fgov.be/sites/default/files/atoms/files/KCE_265Bs_Psychotherapy_synthese.pdf
[2] KCE Etude 2016-52 https://kce.fgov.be/fr/etude-2016-52-hsr-organisation-des-soins-de-santé-mentale-pour-les-adultes-en-belgique
[3] Ibid.
[4] Extrait de l’appel à participation : « Qui est concerné : milieux hospitaliers ou ambulatoires présentant différents profils parmi lesquels des cliniciens, du personnel gestionnaire et administratif, des personnes impliquées dans l’accompagnement social des usagers de la santé mentale et des représentants d’usagers et de proches... toutes les personnes clés actives dans l’offre ou l’organisation de services liés à la santé mentale (ce y compris des acteurs de services non spécialisés en santé mentale. ».
[5] Rapport KCE 2016, p 20.
[6] Ibid.
[7] Les logopèdes doivent-ils s’inquiéter de la reconnaissance de l’orthopédagogie clinique ? Communiqué de presse de Union Professionnelle des Logopèdes francophones et l’Association Scientifique et Ethique des Logopèdes Francophones http://www.aself.be/wp-content/uploads/Communique_Presse_Orthopedagogie_01_09_2017.pdf