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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Maggie, ouvre les yeux…

Alba Cifuentes Suarez

Je suis plutôt une fille discrète, mais si je décide de m’adresser à toi aujourd’hui c’est parce qu’avant d’être travailleuse dans le secteur social, je suis citoyenne dans ce pays et que ta loi me fait peur Maggie ! Voilà ce que je lis dans le rapport du KCE : « Pour certaines personnes, les cinq séances de la 1ère ligne ne suffiront pas, parce qu’elles ont besoin d’une prise en charge plus spécifique ou de plus longue durée. Elles auraient alors accès à des soins plus spécialisés (dont les psychothérapies), sur prescription cette fois. Le besoin de soins spécialisés devrait être conjointement attesté par un médecin généraliste et un psychologue de 1ère ligne ». Conjointement attesté par des « spécialistes » de la santé mentale se passant de l’avis et de la parole du sujet ? Il me vient en tête des images effrayantes : les patients en file devant des spécialistes, à gauche lorsqu’on est bon pour le service, à droite lorsqu’on passe en 2ème ligne… et après il y aura quoi ? L’objectif financier derrière cette réforme n’est pas caché, il s’agit de ne pas trop s’apitoyer sur son sort face aux « petits aléas de la vie » (KCE) et d’être rapidement remis sur pied : rentable, compétitif, productif. Qu’adviendra-t-il de ceux qui tôt ou tard ne correspondront pas à ce modèle ?

Je pourrais très bien ne pas réagir aujourd’hui. Après tout, les patients que je rencontre relèvent de troubles fort importants, ils ne sont concernés ni par la 1ère ligne ni par les suivantes, pour eux les soins ambulatoires ne suffisent pas. Mais c’est justement pour ceux-là que je m’indigne aujourd’hui. Car si le premier temps de ta réforme a purement et simplement un objectif de rentabilité, qu’en sera-t-il pour les suivantes ? Celles qui décideront de se pencher sur les prises en charge en institution (centres d’hébergements, centres de jour, etc.) et le coût que cela génère ? Maggie, ta lecture du terrain me force à penser que tu ne les verras qu’à travers le prisme qui est le tien, celui d’une économie qui répond à un modèle d’être humain formaté. Celui qui ne produit rien, ne sert à rien, « arbeit ! », comprends-tu maintenant pourquoi cela m’inquiète ?

Vois-tu Maggie je suis un peu énervée mais pas découragée, je poursuis donc ma lecture du rapport du KCE : « Un tel bouleversement du paysage de la santé mentale ne se fera pas du jour au lendemain. Il faudra notamment former des intervenants en nombre suffisant, définir les critères de leurs formations spécifiques et accréditations (…) ». Alors Maggie à propos de la formation j’aurais beaucoup à dire mais je vais tenter d’être brève : affublée de quelques diplômes de l’enseignement supérieur et universitaire, j’ai appris que je ne savais RIEN ! Ou du moins rien de ce qui est devenu l’os de mon travail depuis quelques années : la rencontre clinique. Alors laisse-moi te présenter en quelques mots ceux qui, quotidiennement, m’enseignent mon métier. Parce que, Maggie, pour être un bon clinicien il ne faut surtout pas être spécialiste mais bien élève appliqué, « stagiaire » de la clinique. Il y a Monsieur A. qui m’enseigne avec finesse que « les mots c’est compliqué, parce que ça reste coincé entre les lèvres et la langue n’arrive pas à dire », ou Madame B. que je souhaite rencontrer à la suite de débordements au sein de l’institution dans laquelle je travaille mais qui s’emporte dès que je viens la trouver au moment convenu en lui demandant « peut-on se voir maintenant ? », elle finit par me donner le mode d’emploi : « il faut me dire c’est l’heure de notre rendez-vous ». Il y a aussi Monsieur C. qui accompagné de son psychologue à notre première rencontre me présente ce dernier comme son chauffeur, et nous, psychologues orientés par notre travail et non par nos diplômes, nous ne corrigeons pas le patient car ensemble nous nous faisons l’hypothèse qu’un chauffeur c’est certainement plus fréquentable pour Monsieur C. qu’un psychologue spécialisé et armé de son savoir. Il y a Monsieur D. qui évite sensiblement tous les spécialistes de l’institution pour s’adresser à ma collègue, céramiste de formation elle n’a pas d’autre diplôme, mais avec lui elle construit un petit mode d’emploi pour y faire avec les autres. Avec Monsieur D. un accompagnement est possible depuis qu’il a rencontré cette clinicienne sans spécialisation mais qui se fait le pari de lui traduire le monde. Il y a Madame E. qui, angoissée par la peur du temps qui passe, crie beaucoup qu’elle a peur de mourir et veut savoir quand cela arrivera, malgré tous mes diplômes je n’ai rien trouvé de mieux à répondre que « mystère et boule de gomme » mais cette réponse, vidée de tout savoir, a permis un apaisement momentané pour Madame E. Il y a aussi Monsieur F qui ne parle pas mais qui nous a enseigné la rigueur, si nous démarrons nos activités avec quelques minutes de retard, il casse tout et se mord violemment, mais si nous le prévenons que nous avons un peu de retard, il patiente tranquillement. Avec lui il s’agit donc moins de savoir que de docilité face au symptôme.

Tout cela ce n’est pas à l’université que je l’ai appris. Il a même fallu que j’accepte de lâcher une bonne partie de ce savoir académique pour me risquer à la rencontre. Il n’y a pas pire aveugle que celui qui refuse de voir Maggie, mais les initiatives d’une multitude de cliniciens à travers le pays seront nombreuses pour tenter de t’ouvrir les yeux.

Alba Cifuentes Suarez est psychologue, directrice clinique du Centre de Jour de l’asbl ANAIS.