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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Menaces sur la liberté de choix

Philippe Bouillot

La préface de la synthèse en français du rapport du KCE intitulé « Modèle d’organisation et de financement des soins psychologiques [1] » ne peut que faire tinter les oreilles de tout lecteur sachant lire : trois dénégations pour quatre paragraphes !

Rajoutant le royaume du Bhoutan à la liste des pays « inspirants » (le rapport), les auteurs, tout en se défendant de « vouloir (l’) idéaliser à outrance », l’idéalisent suffisamment pour nous le proposer en modèle sans s’émouvoir de tout ce qui sépare nos deux petits royaumes.

« Nous n’en sommes pas encore à ériger le bonheur en objectif politique explicite… », nous affirment-ils, confirmant ainsi que c’est donc déjà bien le cas. Que ce soit implicite ne le rend pas moins flagrant.

« Nous n’en sommes pas encore à monitorer le bonheur de façon systématique » [2]. Et voilà avoué avec candeur que c’est bien à cela que servira la récolte des données statistiques enfin rendue possible par le « bilan fonctionnel » partagé [3]. De quoi réjouir Richard Layard qui affirmait dans son livre Happiness, Lessons of a new science : « We should monitor the development of happiness in our contries as closely as we monitor the development of income ».

Et si avant de faire du bonheur un objectif politique majeur, on commençait par faire de la justice sociale et de la liberté de choix de chacun des objectifs sérieux ?

Qu’un gouvernement décide d’organiser un certain nombre de soins, leur financement et le mode de remboursement qu’un organisme de sécurité sociale doit pouvoir assumer, rien de plus normal.

Que cette organisation, ou cette ré-organisation se fasse le cheval de Troie de conceptions idéologiques non explicites mais flagrantes justifient que des précisions soient données par ses concepteurs.

Prenons, parmi d’autres, un point important du dispositif proposé par le rapport et qui s’avance nimbé d’une aura de bon sens et de rationalité confirmée par son usage dans différents pays tel que le Royaume Uni d’où vient Richard Layard : « la première ligne de soins psychologiques généralistes ».

Cette « première ligne » aura pour fonction de faire le tri, en un nombre très limité de séances, afin d’orienter si nécessaire vers des soins de « seconde ligne ». Le cas échéant, si c’est possible, le psy de « première ligne » pourra lui-même assurer le traitement court.

Sa fonction sera donc essentielle : diagnostic, traitement court et éventuellement prescription du type d’intervention en deuxième ligne. Ces psys de « première ligne » seront possiblement « hébergés » dans les SSM où ils occuperont de facto une place déterminante.

Le rapport précise également que ces psys de « première ligne » devront attester d’une « formation complémentaire » adaptée à leur fonction.

Qui nous convaincra que la formation complémentaire ne sera pas comme par hasard une formation totalement axée sur le diagnostic symptomatique et sur les thérapies dites « brèves », fondées sur des visées rééducatives ? Ces thérapies sont si brèves et si efficaces qu’on s’y forme très brièvement au prix souvent de « décomposer jusqu’à la niaiserie tout dramatisme de la vie humaine » [4]..

Or n’avez-vous pas souvent constaté, que c’est précisément dans les institutions dites à « bas seuil », celles qui se rendent le plus facilement accessibles, celles qui n’inscrivent pas sur le ticket d’entrée une date de sortie, celles qui ne se défendent pas le plus de « l’impossible à supporter », que les équipes doivent être le plus solidement formées ? Ce travail dit à bas seuil, n’est pas le plus facile, il est le plus difficile. Il exige énormément.

Nous ne sommes donc ni rassurés ni étonnés de trouver, donné en exemple, le programme anglais Improving Access to Psychological Therapies pour lequel accès facilité aux soins psychologiques est tout à fait synonyme de formation cognitivo-comportementaliste et pourrait se contenter d’un programme en ligne.

Que restera t’il comme choix aux SSM et à leurs patients, une fois qu’une telle « première ligne » sera intervenue du haut de sa nouvelle science du bonheur pour tous ?

[2Ibid p.1

[3Ibid. p. 26

[4Lacan J. Le triomphe de la religion, Discours aux catholiques, Le Seuil, p. 18.