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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Notre société brésilienne

Gil Caroz

En 2017, lors d’un des Forums Scalp[1]à Paris, Jacques-Alain Miller a décrit la sortie soudaine des rats de la haine qui infestaient les caves à la lumière du retour du refoulé. Tant que les partis politiques traditionnels de gauche comme de droite avaient un pouvoir de refoulement sur les discours de tradition nazie, ceux-ci ne s’entendaient pas. C’est l’affaiblissement de ces mouvements traditionnels depuis deux décennies qui a permis cet avènement du discours lepéniste, tout en le banalisant. Dans le même fil, Yascha Mounk[2]décrit l’émergence de Donald Trump au pouvoir comme une montée sur la scène d’une modalité du ça américain. Nous dirions celle du ça tout court.

La force de refoulement des discours haineux n’est pas uniquement le lot des idéologies traditionnelles et partisanes véhiculées par des partis politiques. Le déclin des démocraties que nous voyons se produire sous nos yeux est dû à l’affaiblissement plus ou moins progressif des institutions qui les constituent et les défendent à la fois. Les réseaux sociaux ne sont pas pour rien dans ce mouvement. Là où les techno-optimistes ont espéré contribuer à la liberté d’expression et à la libération des peuples comme lors du printemps arabe, les techno-pessimistes constatent aujourd’hui que ces réseaux ont aussi détruit quelques garde-fous qui maintenaient à l’écart les discours qui tuent[3].

Ainsi au Brésil, Jair Bolsonaro ne pense pas devoir camoufler ses aspirations anti-démocratiques. Il brave les institutions sans la moindre hésitation. Alors même que le vote du second tour n’a pas encore eu lieu, il s’attaque à l’intégrité de la procédure du vote en annonçant que s’il n’est pas élu, il contestera les résultats du vote pour irrégularité. Il semblerait que les structures démocratiques du Brésil soient menacées par Bolsonaro avant même qu’il s’installe au pouvoir. En effet, saisie, la Cour suprême ne s’est pas prononcée concernant la révélation de dépenses illégales et astronomiques par le camp de Bolsonaro pour la diffusion de messages sur les réseaux sociaux contre son adversaire du PT – jugeant que la question des fake news est une affaire mondiale[4].

Cette fragilité manifeste des structures démocratiques au Brésil distingue le phénomène Bolsonaro de la montée des discours des ennemis du genre humain dans des pays comme la France ou les États-Unis. En effet, une longue tradition démocratique ainsi qu’une administration solide dans ces pays ont permis de faire barrage aux tendances despotiques qui y sont apparues. En France, l’opinion publique démocratique a pu barrer le chemin du FN au pouvoir, au moins pour un temps. Aux États-Unis, l’effet clownesque d’un Trump qui profère ses associations libres sur le théâtre du monde est encadré par la presse, le Sénat, le FBI et la justice, même si ceux-ci n’arrivent pas toujours à le freiner.

Bolsonaro au Brésil, c’est une autre histoire. Nous avons l’impression que l’absence de refoulement ouvre le retour en force d’une pulsion de destruction qui vient de loin. « Il va y avoir un nettoyage comme il n’y en a jamais eu dans ce pays », ne recule-t-il pas à dire dans une vidéo virale diffusée il y a quelques jours sur les réseaux sociaux. « Je vais balayer les rouges du Brésil. Ou ils quittent le Brésil, ou ils vont en taule. » Comment ne pas lire dans ces propos le « délire même de la belle âme misanthrope, rejetant sur le monde le désordre qui fait son être »[5]. Ce qui se dévoile ici ne semble pas être le simple retour d’un refoulé. Bolsonaro est admirateur de la dictature depuis toujours. Il s’agit là plutôt d’un trait qui appartient au moment archaïque où un moi hygiéniste émerge en se différenciant du chaos dans lequel il est pris. Le geste répétitif de Bolsonaro qui consiste à joindre index et majeur en forme de revolver et à faire mine de tirer sur tout ce qui bouge[6], le dit bien. Il s’agit de tirer sur tout ce qui n’est pas moi, sur tout ce qui n’est pas mon semblable : ennemis politiques, migrants, femmes, homosexuels…

Le Brésil n’est pas l’Europe, le phénomène Bolosonaro n’est pas équivalent au phénomène Le Pen, et les contextes sont différents. Pourtant, nous pouvons considérer que les événements au Brésil constituent la vérité d’un mouvement de civilisation qui ravage l’Europe comme un incendie. C’est l’aboutissement d’une chute de l’autorité verticale, qui appelle la mise en ordre du monde par le massacre : soit tu es comme moi, soit tu meurs. Ces manifestations se propagent dans le monde avec la rapidité que leur offrent les réseaux sociaux. Si, dans le passé, nous étions en mesure de dire que le narcissisme triomphant de la cause du terrorisme est à combattre et à vaincre[7], ce nouveau rejet de l’altérité que nous voyons aujourd’hui se répandre à toute vitesse nous imposera d’autres modalités de mobilisation. Les forums Zadig en feront partie.

[1]Scalp : Série de Conversations Anti-Le Penqui ont lieu lors de la campagne des élections présidentielles en France et qui ont abouti à la création de la Movida Zadig.

[2]Mounk Y., Le peuple contre la démocratie, Paris, L’Observatoire, 2018.

[3]Ibid.

[4]Oualalou L., « La samba de l’extrême droite », Marianne, n°1128, du 26 octobre au 1er novembre 2018.

[5]Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 114.

[6]Oualalou L., « La samba de l’extrême droite », Ibid.

[7]Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », clôture de la 3eJournée de l’Institut de l’enfant, mars 2015.

Cf. https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2015/04/en_direction_de_ladolescence-J_A-Miller-ie.pdf