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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Notre société et ses soins de santé souffrent de manière insupportable de l’existence humaine

Luc Vander Vennet



Commençons par quelques anecdotes apparemment rassemblées au hasard. Premièrement : une jeune collègue m’annonce qu’elle a obtenu une réponse négative à sa sollicitation pour une fonction de psychologue dans une unité de traitement dans un hôpital psychiatrique. Elle s’informe sur les raisons de cette réponse négative et s’entend dire que sa candidature n’avait pas été retenue parce que dans son entretien d’embauche on a détecté son désir de vouloir ‘traiter’ les patients. Une psychologue clinicienne qui ne peut pas travailler dans une unité de ‘traitement’ parce qu’elle désire ‘traiter’ les patients : on pourrait classer ça, en éclatant de rire, dans la catégorie de l’humour absurde. Mais n’allons pas trop vite et tentons plutôt d’en saisir la logique sous-jacente.
Deuxièmement. Un audit, qui avait soumis toute une équipe de soins dans un hôpital psychiatrique à une interrogation épuisante pendant un après-midi entier, s’est terminé en quelques minutes par deux petites ‘remarques’ successives. La réprimande d’abord de ne pas disposer des protocoles standardisés pour la prévention de suicide. A quoi s’ajouta d’un seul jet la remarque de ne pas disposer non plus des protocoles standardisés pour accompagner les demandes d’euthanasie. Ce paradoxe, non plus absurde mais stupéfiant cette fois, de critiquer d’un trait une équipe de ne pas faire assez pour éviter la mort ET de ne pas faire assez pour faciliter la mort ne se laissait pas interroger. Toute tentative de dialogue à ce propos tombait dans l’oreille d’un sourd. Ici s’impose à nouveau la question de la logique qui permettrait de comprendre ce tableau surréaliste.

Troisièmement : Je demandais récemment au jeune fils d‘un collègue comment les choses se passaient au travail. Je savais que quelques années auparavant il s’était engagé avec beaucoup d’enthousiasme dans l’enseignement pour adultes. A ma surprise il me répondit qu’il avait interrompu le travail depuis tout un temps déjà. Il se retrouvait à la maison et n’avait pas encore décidé s’il allait reprendre l’enseignement ou non. Ce n’était pas évident pour lui, étant donné les changements récents dans l’enseignement pour adultes. En écoutant son malaise, j’étais frappé par le mot ‘tourisme de loisirs’. Les nouvelles directives et leurs normes veulent mettre fin à ce ‘tourisme de loisirs’ dans l’enseignement pour adultes, comme celui des personnes retraitées par exemple, qui suivent des cours d’informatique pour rester au courant des nouveaux medias sociaux pour permettre et faciliter le contact avec leurs petits-enfants. Ce n’est pas rentable et cela coûte trop d’argent à la société ! L’enseignement pour adultes doit, lui aussi, être efficacement orienté vers le marché !

Après cette énumération incohérente nous pourrions jouer le jeu : qu’est-ce qui n’entre pas dans cette série ? Ah, la troisième anecdote n’a pas sa place dans la série, parce qu’elle se situe dans un autre secteur que les deux autres ! Ou quelque chose de ce genre. Mais non, nous allons plutôt à la recherche d’une seule idéologie qui fait de cette série une série et rend compte de sa logique. Pour y arriver, nous allons faire une petite promenade à travers une longue histoire de presque quatre décennies d’expérience dans des institutions de santé mentale. Nous avons décelé comment cette idéologie s’est infiltrée, mais cela nous a pris du temps pour en comprendre la logique et la démasquer.
Tout a commencé avec la création continue des unités spécialisées pour des populations spécifiques - adaptées à des pathologies contemporaines - qui appliqueraient les ‘bonnes pratiques’, car evidence based. Des évaluations régulières et des statistiques allaient en démontrer l’efficacité et donc justifier les investissements supplémentaires (considérables !) du gouvernement dans de tels projets. Oui, oui, une fois de plus un de ces phénomènes à la mode comme j’en avais déjà connu plusieurs dans mon parcours, c’est-ce que je pensais de prime abord. Et puis, une fois de plus cette querelle éternelle entre orientations thérapeutiques qui toutes revendiquent la plus grande efficacité. Qui se rappelle encore le succès fulgurant, il y a quelques décennies, des troubles de personnalité multiple, par exemple ? Un grand pourcentage des patients recevait tout d’un coup le diagnostic de troubles de personnalité multiple et des unités spécialisées pour leur traitement apparaissaient un peu partout. Elles prétendaient toutes pratiquer le traitement le plus adéquat et le plus efficace pour ce genre de trouble. L’apparition soudaine de ces unités a été suivie assez vite d’une disparition tout aussi soudaine. Nous avons connu le même boom pour les troubles d’autisme. En un temps record, chaque enfant qui manifestait des problèmes à l’école ou en institution était déclaré autiste. Et les départements d’approche thérapeutique adaptée poussaient comme des champignons et bénéficiaient d’énormes subsides. C’était en ce temps les panneaux solaires du secteur de la santé.

Mais, après avoir vu surgir les unités evidence-based et leurs publics-cibles modernes, il nous a fallu du temps pour comprendre qu’ici, il s’agissait de quelque chose de fondamentalement différent. Une première différence – apparemment un détail – nous mit déjà la puce à l’oreille. Permettez-moi de revenir sur un ancien souvenir, afin de rendre plus claire cette différence. Il y a deux décennies se manifestait un véritable boom d’autisme. Une jeune collègue active dans un secteur de jeunes témoignait des conséquences paradoxales que cela avait provoqué. L’institution où elle travaillait fermait plusieurs unités au bénéfice de nouvelles unités spécialisées dans le traitement d’enfants avec un trouble autistique. C’était, en effet, une occupation lucrative, si je peux m’exprimer aussi crûment : bien plus de moyens pour moins d’enfants. Nombre d’enfants qui auparavant avaient simplement un ‘ comportement difficile ’ devenaient tout à coup tous ‘ autistes ’. De plus en plus, les experts réclamaient pour leurs petits patients le diagnostic et le droit exclusif au traitement ! Avec un effet obscène. Des enfants qui étaient avant dans des unités de comportement difficile et y étaient bien traités ne pouvaient tout à coup plus y aller, parce que leur unité était fermée ou parce que le nouveau diagnostic qu’ils avaient obtenu ne le permettait plus. Les nouvelles unités spécialisées ne pouvaient toutefois pas absorber cet afflux. Avec pour conséquence qu’ils se retrouvaient en marge et mis sur une liste d’attente.
Eh bien, ce qui se passe aujourd’hui est d’un tout autre ordre. Car quelle était cette première ‘ puce à l’oreille ’ qui se manifestait avec ces nouvelles unités evidence-based ? Elles ne réclamaient nullement leurs diagnostics modernes pour un public aussi large que possible avec droit exclusif au traitement. Au contraire. Avec la création de cette unité spécialisée evidence based destinée à des diagnostics spécifiques au département de psychiatrie générale où je travaillais, j’ai vu arriver un afflux de patients tel qu’on n’en avait jamais vu, pour qui ces unités spéciales avaient été créées et qui en étaient bannis. J’ai lu dans des rapports des échantillons de rhétorique qui utilisaient tous les moyens pour argumenter de manière diagnostique et scientifique que quelqu’un qui présentait le diagnostic le plus évident pour lequel ce département était spécialisé ne correspondait nullement à ce diagnostic ! Et ne pouvait donc pas se retrouver dans ce département ! Même pas s’il y avait de nombreux lits inoccupés ! Un lecteur attentif remarquera la différence avec la situation précédente. En bref, le premier effet qui apparut était une sélection appliquée de manière toujours plus visible. Pol, qui entendait des voix depuis des années, n’osait plus se regarder dans le miroir parce qu’y apparaissaient des visages de monstres qui l’humiliaient, ne dormait jamais dans sa chambre parce que les rideaux y bougeaient et que son ex venait s’y moquer de lui ; il utilisait tous les moyens possibles pour étouffer ces phénomènes – du hash à l’héroïne, en passant par tous les produits qu’on trouve sur le marché – eh bien, malgré cela, ce Pol n’était pas psychotique, ni toxicomane et n’avait pas sa place dans un département de double diagnostic ! Nous avons vu ainsi surgir la plus grossière imposture du siècle qui s’avère être l’évidence sur laquelle cette science se fonde. Un soi-disant ‘ diagnostic ’ devient un instrument qu’on manie pour se débarrasser comme d’une patate chaude des patients les plus difficiles et de les renvoyer dans d’autres services. Les statistiques ont servi ensuite à démontrer que ces services spécialisés pouvaient travailler de manière plus brève et plus efficace que les autres services. Ce que leur label evidence based de bonne pratique confirmait de plus en plus. Nous n’avions encore jamais vu une fraude d’une telle envergure !

Stop, stop ! Nous sommes à côté de la plaque. Tout cela est peut-être bien vrai – nous l’avons vu, de nos yeux vu – mais il semblait pourtant que nous nous trompions carrément. En effet, de ce point de vue il s’agirait d’une lutte ou d’un débat entre tendances cliniques, où certaines d’entre elles n’hésiteraient pas à manier des pratiques peu collégiales pour avoir raison. Ce qui signifierait qu’il s’agirait simplement d’une tantième forme d’un très vieux débat clinique : notre thérapie est plus efficace que la vôtre !

Eh bien, chers amis, cela ne semblait absolument pas être le nœud de la question. Car qu’est-ce qui se pointa ensuite ? La socialisation ! Ah, qui peut donc, au nom du ciel, y être opposé ? Quelle vision thérapeutique oserait affirmer qu’elle ne trouve pas important que le traitement aide le patient à trouver des moyens de s’intégrer dans le lien social ? Qui oserait contredire cela ? Mais ce noble but révéla très vite son vrai visage et dévoila que cette fois, le débat à propos de l’efficacité n’est en rien un débat ‘ clinique ’. En effet, dans cette idéologie de la socialisation la question de l’efficacité ne s’occupe pas de la méthode de traitement qui est appliquée, mais plutôt du patient. La question n’est pas de savoir quel traitement serait plus efficace qu’un autre, mais plutôt quels patients sont encore efficients pour la société ou non ?

Les départements qui déjà en première instance recevaient le groupe de patients les plus difficiles, et que les départements evidence based ne voulaient plus accueillir, eurent à entendre le message qu’ils n’étaient plus des départements de ‘ traitement ’. Ils ont dorénavant comme mission d’appliquer la sélection. Les patients encore suffisamment efficients pour la société sont à leur place dans les départements evidence based, où il va de soi que le ‘ traitement ’ est d’abord orienté vers le retour à l’efficience économique. ‘ Ceux qui ne sont plus efficients ’ vont dans les départements où on ne peut plus ‘ traiter ’ (fini les psychologues qui veulent traiter !), mais veiller à un passage le plus court possible. Ce qui est nappé de toutes sortes de belles et bonnes sauces déontologiques : les longues listes d’attente qu’il faut digérer, la preuve que de longs séjours ne sont pas favorables à la réintégration des patients, etc. La vérité vraie du terrain témoigne du fait qu’ils reçoivent un ticket one-way pour un way out des plus rapides.

Il ne s’agit donc plus essentiellement d’un débat clinique entre courants thérapeutiques différents. Il s’agit d’un gouffre fondamental entre cliniciens qui veulent effectivement traiter et des techniciens bureaucratiques qui veulent réadapter les gens pour être de nouveau rentables dans la société. Point barre !
‘ Il exagère, il exagère, il exagère ! Des projets si nobles, et il en fait une grotesque caricature ! ’ Oui, c’est bien ce que l’on voudrait. Que je sois un exagérateur grotesque. Mais j’étais sur le terrain, durant presque quatre décennies. Pas eux. En quelques années, le management au grand complet s’est abrité derrière d’épais remparts et murs de réunion. Ils savent pourquoi. C’est d’ailleurs sur le terrain que j’ai senti enfler le malaise massif. J’ai vu l’augmentation exponentielle du nombre de congés de maladie. Dans mon cabinet je vois nombre d’arrivants avec un burn-out et j’entends tous les jours des personnes du secteur de la santé qui ont la nausée de ce qu’ils sont obligés de faire avec les gens.

Mais j’ai surtout vu naître le ‘ flux des patients psychiatriques ’. Ces dernières années, tout le monde a vu sur les médias les images obscènes des foules de réfugiés. Comment ils se traînent de grilles de fer en grilles de fer, dont se sont entourés plusieurs états européens pour les refouler. Mais aucun média n’a jamais suffisamment montré le ‘ flux des patients psychiatriques ’ qu’avec effarement j’ai vu gonfler dans le champ des soins psychiatriques. Il n’y a plus de place nulle part dans les hébergements evidence based quand on a le malheur de ne plus être suffisamment efficace pour cette société. Tous les jours résonne un soupir fondamental de rejet dans les couloirs des soins de santé evidence based. NON, on ne veut pas de celui-là. A cause de ceci, de cela, trop comme ci, trop comme ça, trop n’importe quoi. ‘ Parce que plus assez efficients, bonnes gens. Ne nous voilons pas la face, s’il vous plaît ! ’
Il est aberrant de devoir constater qu’en si peu de temps et avec une telle étonnante facilité le management du secteur des soins de santé s’est mis au service d’une telle ségrégation de rejet. Le champ psychiatrique est aux premières loges pour remarquer les conséquences d’une politique. Cela devrait être sa tâche et sa responsabilité d’attirer l’attention des politiciens là-dessus. Actuellement elle préfère au contraire s’asseoir au premier banc et être considérée comme bonne élève par la maitresse d’école. Elle est prête pour cela à collaborer activement à cette ségrégation. A gauche, ceux qui peuvent encore être rendus rentables pour le marché. A droite le reste qu’il faut s’employer au plus vite à faire sortir. Nous partageons donc la thèse Jim Van Os ( https://www.nrc.nl/nieuws/2017/08/23/verwaarlozing-van-de-psychiatrie-is-levensgevaarlijk-12641386-a1570851?utm_content=bufferef575&utm_medium=social&utm_source=twitter.com&utm_campaign=buffer ) selon laquelle cette forme de psychiatrie renforce l’augmentation des demandes d’euthanasie et en est la cause. Bien que considérés par le monde extérieur comme ‘ fous ’, les patients psychiatriques sont particulièrement lucides. Avec leur demande croissante d’euthanasie ils expriment haut et fort et sans voile idéologique mensonger de quoi il retourne dans cette psychiatrie evidence based : ‘ débarrassez-vous de nous. ’ L’euthanasie est toujours justifiée par la ‘ souffrance insupportable ’. Durant cette dernière décennie j’ai vu dans le champ psychiatrique de quel côté se situe cette souffrance insupportable du plus intime de l’existence humaine.

[i] https://www.nrc.nl/nieuws/2017/08/23/verwaarlozing-van-de-psychiatrie-is-levensgevaarlijk-12641386-a1570851?utm_content=bufferef575&utm_medium=social&utm_source=twitter.com&utm_campaign=buffer