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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Nous qui souffrons de symptômes de « première ligne »

Marie Brémond

A la page 28 du rapport du KCE, Modèle d’organisation et de financement des soins psychologique en Belgique [1], il est précisé qu’« il est également possible de lier le financement à la qualité, comme en Angleterre, où l’on se dirige vers un système de financement basé sur les résultats (programme IAPT). »

Pour mieux faire connaître cette incentive anglo-saxonne, il vous suffit d’écouter Rachel qui s’est confiée au journal The Guardian l’an passé pour parler de ce modèle.

Rachel cherche de l’aide suite à des premiers symptômes de dépression, après la naissance de son enfant. Rachel fait partie de ces patients qui sont atteints d’une « légère dépression ». Dans ce programme de première ligne, on lui demande de s’assoir face à une présentation powerpoint intitulée : « Comment faire progresser son humeur ». Suite à ce petit exposé, Rachel, au bord de la détresse, doit rester concentrée. L’autre lui dit ce qu’elle doit faire, au cas où elle aurait oublié l’usage de la parole et du savoir qui lui est associé. L’ordinateur l’aide à réduire son délicat choix parmi les mots : il lui propose 5 séances (virtuelles et avec un thérapeute). Pendant les 5 séances, Rachel confiera son malaise :

« Je ne pense pas que je ne me suis jamais sentie aussi seule et isolée que lorsqu’un programme d’ordinateur m’a demandé comment je me sentais sur une échelle de 1 à 5. Puis, après avoir cliqué sur l’émoticon triste pour interagir avec l’ordinateur, la machine lui répondit avec une voix préenregistrée : « Je suis désolée d’entendre cela. » [2]

Qu’entend-il exactement, cet ordinateur ? Ce qu’un L peut mieux dire qu’une parole ?

IAPT [3] est le nom de ce programme pensé sous le gouvernement travailliste de Tony Blair en 2010, par un économiste de la London School of Economics, Richard Layard. Sa thèse est la suivante : « un tel programme de remboursement des soins sera rentabilisé par la diminution des personnes dans l’incapacité de travailler et par le retour de celles-ci au travail ». [4]

Layard n’est pas seulement un économiste mais un homme qui a le sens des réalités. Tout comme ses confrères hollandais réfléchissant sur les modèles de soins en santé mentale, tel qu’on le découvre à la page 24 du supplément anglais du rapport du KCE :

« When symptoms are light, then the care trajectory is short
When the symptoms are medium, then the care trajectory is medium
When symptoms are severe, the care trajectory is intensive
When symptoms are chronic, the care trajectory is chronic. »

Non, ce ne sont pas les paroles d’un groupe de rock prépubère lobotomisé, c’est bien la contribution des experts hollandais à l’élaboration de ce rapport !

La thèse britannique de Layard précise l’enjeu : « Nos familles ont besoin de nous, mais la plupart d’entre nous avons besoin de plus que cela : le travail ne produit pas que des revenus, il offre un sens en plus à la vie. Quand les gens sont sans emploi, leur bonheur en est diminué. » Cette équation à la Bentham révèle le motif du programme : Travail = bonheur. Voilà de quoi inspirer le rapport du KCE :


« Au-delà de ces souffrances individuelles, le prix de la détresse morale est é́galement lourd pour la société, notamment en termes d’absentéisme et de perte de productivité. Le coût global des maladies psychiques en Belgique avait été estimé, déjà en 2001, à 4% du PIB. Et d’après les chiffres de l’INAMI (2013), entre un tiers et la moitié des nouvelles demandes d’indemnités d’invalidité sont imputables à des troubles mentaux, ce qui représente, en 10 ans, une hausse de près de 58 % du nombre d’invalides pour troubles mentaux. »

Pourquoi ne pas tous nous mettre au même pas que Rachel ? Nous qui souffrons de symptômes de première ligne. Nous qui ne sommes pas assez malades, seulement « légèrement » déprimés, à cause de notre patron, notre couple, notre conjoint, qui n’est pourtant ni mort, ni abuseur sexuel. Pourquoi donc ne pas nous laisser tenter par ce modèle auquel le rapport du KCE rend hommage ? Un simple schéma du soin de première ligne, en orange, nous donne en avant-première un aperçu de ce qui nous attend d’ici quelques mois : self-help et computerised CBT tel que présenté page 12 du supplément du rapport du KCE :

Ne soyons pas si résistants, nous qui souffrons de symptômes légers, seuls face à la machine, nous n’aurons plus rien à dire de déprimant … car il est possible que nous ne sachions plus rien dire du tout ?

[2Burkeman O., « Therapy wars : the Revenge of Freud and cognitive behavioural therapy », 7 janvier 2016.

[3IAPT : Improving Access to psychological Therapies créé par le NHS, inspiré par le rapport de Richard Layard, professeur d’économie à la London school of economics.

[4Marzillier J., Hall J.,« The challenge of the Layard initiative », Journal the psychologist, volume 22.https://thepsychologist.bps.org.uk/volume-22/edition-5/challenge-layard-initiative