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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Politique gestionnaire dans le domaine de l’aide et du soin. Une machine infernale...

Hélène Coppens avec l’aide de Justine Junius et Marie Brémond

Prenant connaissance des remous qu’a suscité dans le secteur [1] une nouvelle ordonnance de la COCOM redessinant l’accueil des sans-abris, nous avons rencontré Alain Willaert, responsable du CBCS (Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique) [2]. Cette ordonnance en cours de réécriture permettrait d’imposer un parcours d’aide conditionné à l’ouverture de dossiers aux données non anonymisées en vue d’une traçabilité. Celui-ci pourra être partagé avec d’autres associations (comme le CPAS, dont le secret professionnel vient d’être modifié [3]). Le Bureau d’Insertion Sociale pourra donc établir des listes avant d’orienter sans laisser de choix à la personne. “Si les ministres qui reprendront cette compétence dans le prochain gouvernement sont moins “humanistes”, “sociaux” que les actuels, ils n’auront pas une virgule à modifier dans le présent texte pour systématiser la chasse aux sans-papiers », nous explique Alain Willaert qui craint que, si les données sont partagées, il y ait “moyen de faire des liens entre différents marquages qui à priori n’ont pas de liens les uns avec les autres”. Or, écrit Jean Claude Milner “seul le droit au secret assure la déconnexion entre le singulatif et le collectif ; seule cette déconnexion assure la résistance à la force de contrôle. Résistance que le plus faible oppose au plus fort" [4].

Dans le cadre des discussions autour de cette ordonnance, il a aussi été fait état que le terme de "population" est parfois remplacé par “flux” ou “stock” dévoilant l’effet désastreux des glissements de langage rendus possibles par le discours managérial. Effets déshumanisants : corps à comptabiliser, dossiers à remplir... On n’est pas loin du numéro.

“Il n’y a plus de frein à la gestion de toute la société sur le mode de l’économie libérale. Le non-marchand n’est plus géré autrement que le secteur marchand, c’est du management”, nous alerte A. Willaert. Une modification radicale du rapport du politicien à ce qu’il doit administrer s’ensuit : “la réduction des dépenses publiques et la recherche effrénée de l’efficience poussent ces derniers à privilégier des façons de faire qui assurent l’équilibre financier plutôt que l’intérêt public ou les plus-values collectives et à préférer les références techniques aux repères idéologiques”.

En ce sens, la ministre compétente pour cette matière avance des arguments de “bonne gestion”, d’efficience sans voir les potentiels risques pour le droit d’une population fragilisée : “Nul part dans le projet d’ordonnance, écrit-elle, il n’est dit qu’orienter serait synonyme de contraindre. Inciter des personnes à frapper à la bonne porte signifie simplement faciliter le travail de tout le monde, améliorer la division du travail. Il s’agit également d’assurer un minimum de coordination. N’oublions pas que les premières victimes d’un manque de coordination sont les usagers, les personnes sans-abri” [5]. Les politiciens en arrivent ainsi à tordre les mots et à transformer un type de population présentant une problématique sociale en “flux”, ne voyant plus eux-mêmes ce qu’ils gèrent, comme c’est le cas pour les migrants. Une déconnexion s’opère entre discours politique, tourné vers le chiffrage, et la réalité du terrain.

A. Willaert y voit aussi une volonté de “limiter dans le temps les aides, non seulement pour des raisons d’économie, mais aussi par idéologie : chaque individu est prié de se saisir des outils que la société met à sa disposition pour s’en sortir, et s’il n’y parvient pas dans un temps donné (qui se raccourci à mesure que l’idéologie néolibérale progresse), il en est le seul responsable (et coupable). Il y a une norme qui est chiffrée. La logique gestionnaire permet de mettre en place ces dispositifs d’aide conditionnée et standardisée. Cela rassure les politiques”. Plus généralement, il pense que cela aura des effets sur les modes de financement des institutions de terrain qui vont devoir se soumettre à des appels à projets de plus en plus normés et des marchés publics qui organiseront la concurrence entre associations puis, pour les secteurs non protégés, entre associations et entreprises marchandes. “Selon le modèle adopté depuis longtemps maintenant avec les bénéficiaires de ses politiques sociales, l’Etat endosse le rôle d’activateur en initiant et dirigeant le mouvement des acteurs associatifs. Au-delà d’une relation de partenariat basée sur la reconnaissance de l’utilité publique de l’activité associative, on passe à l’instauration de la relation canonique de l’ère néo-libérale : celle du client/fournisseur”, écrit Jacques Moriau dans son article déjà cité.

La machine doit fonctionner de la manière la plus efficiente possible, dût-elle porter atteinte aux libertés et aux droits des personnes aidées !

[3Nous vous renvoyons pour les questions éthiques actuelles liées au travail social au manifeste créé par le comité de vigilance en travail social : http://www.comitedevigilance.be/?Manifeste-du-travail-social&

[4Milner Jean-Claude, La politique des choses, Cours traité I, Editions Verdiers, 2011, p. 23. 5. Article de Jacques Moriau, accessible sur : http://www.cbcs.be/Gouverner-par-appel-a-projet-dompter-l-associatif

[5Propos de la Ministre Céline Frémault publiés sur : http://www.cbcs.be/Inquietudes-partagees-autour-du-projet-d-ordonnance-aide-aux-sans-abri