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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Politiques néolibérales et marchandisation/déshumanisation

Hélène Dispas

Je vais débuter mon intervention par un témoignage. Je voudrais vous partager un petit bout de mon quotidien de médecin généraliste en maison médicale. J’aimerais aussi vous partager quelques réflexions sur la déshumanisation et vous parler de la situation dans les maisons médicales, avant d’en arriver à une courte conclusion.

Témoignage

Le froid soleil d’hiver se lève et je descends à vélo le long des trottoirs du Boulevard du Midi. J’aperçois le mouvement sous les couvertures, les mains émergeantes de ceux qui ont passé la nuit dehors. Et des visages d’enfants. Chaque fois, mon cœur se serre. Mais que pourrais-je faire ? Je ne suis pas responsable de leur situation. Je m’installe confortablement dans mon bureau, à la maison médicale. La journée va être bien remplie.

Les uns sont malades de ce qu’ils mangent ou fument, les autres de ce que la vie leur a apporté. Certains de maltraitance, de leur place de femme, d’autres de leur logement insalubre. Beaucoup souffrent de leur étiquette de chômeur, de psychotique, de dépendant de l’aide sociale. Paradoxalement, ceux qui travaillent semblent souffrir aussi. Sophie nettoie toute la journée et toujours plus vite. Ses doigts gonflent le soir mais elle avale des anti-inflammatoires pour recommencer le lendemain. Mohammed porte des caisses lourdes dans les chambres froides du supermarché. Katja n’a plus le temps de parler à ses vieux patients à la maison de repos, elle doit accélérer pour être rentable, au risque d’être remplacée. Les collègues de Jan sont méprisants et le peu de moyens pour les effectifs de police lui rendent la vie impossible.

Parfois certains m’agacent. Ils exigent des certificats, des médicaments. On dirait qu’ils se sont habitués à leur place de victime, comme si ça leur rendait les choses plus acceptables.

Madame M. est là, assise devant moi. Elle pleure. Je l’aime bien. C’est une femme déterminée et intelligente. Elle mène une vie infernale entre les trois enfants qu’elle élève seule et son ex-mari toxicomane. Elle trouvait la force de se lever le matin jusqu’à ce que des conflits avec son employeur éclatent. Et maintenant, elle se liquéfie. Elle est en incapacité de travail depuis quatre mois. Elle vient avec un tas de paperasse… La mutuelle lui a dit qu’elle ne pourrait plus rester comme ça longtemps, qu’il fallait qu’elle se « prenne en main ». Elle a très peur de tomber « sur le CPAS ». Elle se sent coupable. La semaine passée, les résultats sont revenus positifs pour une maladie grave que nous suspections. Est-ce un hasard ? Seule la maladie finit par lui donner le droit de se reposer.

J’ai des appréhensions. Dans le milieu de la santé, la bienveillance n’est pas toujours au rendez-vous. Que lui réserve ce nouveau rôle ? Elle se fera mépriser par des soignants sous pression, eux-mêmes en souffrance. Elle sera ballotée entre médicaments et examens complémentaires. Le médecin du poumon renverra vers le médecin des articulations, qui, lui-même, renverra vers le médecin des orteils qui finira par référer chez le psychiatre… Sauf… sauf si elle a la chance de tomber sur de belles personnes. Car il en reste beaucoup. Certains sont encore plein d’empathie et peuvent soigner les humains pour ce qu’ils sont : des êtres de complexité, un tout indissociable.

Je suis en colère contre des enjeux qui se jouent à une échelle bien plus haute mais se cristallisent chaque jour dans mon cabinet de consultation. Et je suis en retard. L’ordinateur me demande si je veux envoyer un résumé électronique de son dossier médical sur la plateforme eHealth. Est-ce que je devrais ? C’est que le gouvernement nous y incite. Mais comment demander un consentement aux patients qui vont sans doute dire « oui » sans comprendre à quoi ils s’engagent ? Et le jour où l’assureur leur demandera d’ouvrir leur dossier médical électronique, que se passera-t-il ? Sont-ils suffisamment protégés ?

Je m’inquiète aussi pour nous. Le récent moratoire sur les maisons médicales au forfait nous fait peur. Le projet de qualité que nous développons depuis plus de 30 ans semble menacé.

Vous avez dit « déshumanisation », de quoi s’agit-il ?

Qu’est-ce que cette déshumanisation ? (…) Permettez-moi de vous partager quelques images, certes amplifiées et simplifiées, de la réalité que je perçois. La première image qui me vient, ce sont de beaux managers habillés en chefs de guerre. Ce sont les nouveaux chefs d’hôpitaux, privatisation oblige. Je les vois aux commandes de troupes de médecins, les soldats, pressés les uns contre les autres, pressés comme des citrons. Les managers disent « Les hôpitaux doivent être rentables » (« there is no alternative »). Dans les troupes, personne ne semble s’opposer à ce postulat, même si les rires jaunes fusent. Certains agitent des billets de banque devant les yeux des soldats, ça les calmerait. Un groupe par-là se révolte.... Mais la majorité se soumet. Les examens techniques rapportent ? Prescrivez-en. On n’a pas assez ? Travaillez plus vite. Les autres font mieux ? Proposons des nouveautés. Attirons avec de la technique, développons de nouvelles applications santé. Faisons concurrence ! Logique, non ? Tiens, j’ai lu dans le journal que le nombre de burn-out chez les soignants explose. Ah bon ? Moi, j’ai entendu parler de patients qui ne savaient pas de quoi ils avaient été opérés, tu te rends compte ?

La deuxième image qui me vient, c’est un cercle. Un cercle qu’un jour, mon professeur de santé publique (Jean-Pierre Unger) a dessiné sur un grand tableau noir. Ce cercle, c’est ce qui compose une relation thérapeutique. Une petite partie de ce cercle, « moins d’un quart de pomme », représente l’Evidence-based medicine. La médecine issue de la recherche scientifique. Le reste du cercle est composé d’autre chose : le savoir subjectif du thérapeute, l’éthique, les aspects relationnels, les croyances du patient, son environnement. Le professeur nous dit : vous voyez, l’EBM, il faut la remettre à sa place. C’est utile d’avoir cet outil dans la poche, comme une carte routière. On sait vers où on va, c’est utile quand on est perdu. Mais on sait aussi que la carte ne suffit pas. On n’y voit pas les petits chemins que beaucoup de gens empruntent, ni la beauté des paysages. Pourtant, notre Ministre ne semble voir que ça. Parce que grâce à l’EBM, on peut mesurer. On peut objectiver. Et c’est nécessaire si on veut contrôler. Comme dirait Franck Lepage, avant, on avait un métier. On faisait confiance aux personnes pour leur métier. On ne demandait pas au cordonnier de prouver qu’il avait fait son travail. Maintenant, ce même cordonnier est jugé sur ses compétences. S’il n’a pas rapporté chaque semaine le nombre de ceintures trouées et de chaussures réparées, il devient suspect. Après chaque formation, il doit tenir un carnet d’amélioration de ses performances en colle pour continuer à être vu d’un bon œil (ou d’un bon pied). Et il passe plus de temps à remplir des grilles d’évaluation qu’à utiliser ses mains pour leur vraie valeur : réparer les chaussures de Mademoiselle Sacha pour qu’elle puisse aller danser jeudi soir. Et que se passe-t-il ? Il se focalise sur ce qu’on peut mesurer. Il ne fait plus que « des petits trous » dans ses ceintures. Demain, nous soignants, serons « payés à la performance ». Cela a déjà débuté avec les fameux résumés électroniques que j’évoquais plus haut. On donne des primes pour atteindre des objectifs. C’est le règne des experts et des normes. Certes, les balises sont nécessaires. Mais elles doivent être fixées pour et par des gens de terrain. Et l’ « évidence » construite de manière indépendante, ce qui n’est pas toujours le cas. Heureusement que nous avons les visiteurs de Farmaka pour nous aiguiller. Ah, non, c’est fini. Au côté des chefs de guerre, je vois maintenant les commandants technocrates.

La troisième image, c’est une table de ping-pong. « Les caisses publiques sont vides ». Alors ce sont les gens qui en ont le plus besoin qui en pâtissent : les CPAS, exsangues, les renvoient vers les mutuelles (« demandez au médecin qu’il vous mette en maladie »), les mutuelles se voient contraintes de remettre les gens au travail, enfin au chômage, et le chômage, il culpabilise, et puis il dégresse, … Jusqu’à ce qu’il faille retourner dans les files du CPAS. C’est la crise. Vous ne le saviez pas ? On l’entend pourtant à la radio tous les jours. Il paraît que c’est la faute des musul… Euh des terroristes et des chômeurs. C’est marrant, on ne parle pas tellement d’évasion fiscale. De taxation des multinationales. Car quand c’est la crise, même le cordonnier doit se serrer la ceinture. Vous le savez tous, les budgets sont réduits un peu partout. Partout ? Non, un secteur semble encore résister à Jules César, semble même plutôt dans les bonnes grâces de l’empereur. Selon le magazine Médor, l’enveloppe destinée aux firmes pharmaceutiques pour le budget des médicaments innovants augmenterait de 600% entre 2015 et 2018. Et pendant ce temps-là, les maisons médicales, comme beaucoup d’autres, sont agressées. Elles coûteraient trop cher.

Que se passe-t-il dans nos maisons médicales ?

Le système de forfait développé par les maisons médicales permet de lever les barrières d’accessibilité financière aux soins de santé de première ligne. Le fonctionnement pluridisciplinaire (médecins, kinés, infimières, assistants sociaux, accueillants, psychologues et d’autres) permet une collaboration plus facile entre les soignants. Les maisons médicales, ouvertes à tous, développent la solidarité, la promotion de la santé et la santé communautaire. Cela permet, entre autres, de diminuer le nombre de prescriptions et d’éviter des hospitalisations, comme récemment démontré par une étude de l’Agence Intermutualiste. Ce modèle est prôné dans le milieu de la santé internationale et se développe dans les pays voisins. Il est certes perfectible. Nous avions d’ailleurs demandé au KCE de réaliser une étude pour améliorer certains aspects. Mais notre Ministre a décrété de façon unilatérale un moratoire sur le forfait il y plus d’un an. Un audit a été réalisé… par KPMG, l’une de ces multinationales qui voit d’un bon œil la privatisation des soins de santé. Ces gens ne connaissaient rien au monde du « non marchand ». Il semble que malgré tout, ils n’aient rien trouvé à se mettre sous la dent. Leurs conclusions tardent donc à sortir. Nous espérons que la Ministre, qui reste injoignable depuis le début de cette affaire, finira par sortir du bois. En attendant, tous les jours nous devons refuser des patients car nos équipes sont saturées de travail.

Conclusions

Je ne crois pas que Madame De Block soit la seule responsable de ce « désastre sanitaire ». Elle est issue d’une idéologie, qu’elle applique comme beaucoup d’autres. Son tort, c’est de mettre à la poubelle une culture ancestrale de concertation qui est pourtant enviée dans d’autres pays. Je ne crois pas que la petite Belgique puisse tenir tête à elle seule aux pressions des multinationales et des politiques néolibérales des dirigeants européens, voire même mondiaux. Le poison est dans la pomme.

Mais je ne comprends pas. Dans cette idéologie, il y a des contradictions. La privatisation du secteur de la santé est en marche et est mise en avant comme une nécessité. Pourtant, lorsqu’on analyse ce qu’il se passe aux Etats-Unis, on sait que celle-ci a mené systématiquement à une forte augmentation des dépenses publiques sans élever la qualité des soins, même pour les plus riches. Ce qui n’a pas été sans conséquences sur les autres acteurs économiques. Cette privatisation a contribué à augmenter le travail bureaucratique en réponse au besoin de contrôle, avec une perte d’autonomie des personnes. L’argument d’efficacité ne tient pas. Et pourtant, on fonce dans le mur.

Comment réagir, dès lors ?

L’antidote est collectif. Puisque le problème est complexe, les différents secteurs doivent se mettre ensemble, sortir de leurs domaines spécifiques, car les mêmes mécanismes sont à l’œuvre partout. Médias, justice, milieu de l’éducation.

Il faut également revoir les choses à long terme. Ce qui coûte « cher » maintenant peut être une mine d’or à l’avenir.

Ce qui est un bien commun doit rester dans le domaine public. L’Etat doit consentir à dépenser la vraie valeur des choses. Et pour cela, la confiance, la concertation et l’autonomie du terrain doivent être rétablies.

Du côté des soignants, il faut remettre l’éthique et la déontologie au centre de la formation. La finalité commerciale n’est pas envisageable dans le domaine de la santé. Un engagement politique en faveur d’un système public est nécessaire. Et ici aussi, le travail interdisciplinaire devient indispensable. Nous sommes et serons tous patients, un jour ou l’autre. Comment peut-on l’oublier ?