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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Science vs scientisme

Karin Bautier



L’« evidence-based medicine » fait valoir sa scientificité. Littéralement médecine basée sur la preuve, elle propose l’utilisation en médecine et dans le champ de la santé mentale, de concepts réductibles à des items à cocher dans une liste finie et valable pour tous, tirant peut-être de la science une idée dévaluée de l’universalité et de l’exactitude. Cette simplification suppose également un champ de connaissance d’étendue limitée sur un ensemble fini de phénomènes. Pourtant, la preuve en science impose une perte au niveau de la connaissance intuitive et exige une écriture spécifique pour la traduire, faisant intervenir les mathématiques. Cette écriture ne va pas vers une simplification du rapport au sens mais éloigne plutôt la science de la possibilité de nous livrer un savoir immédiat sur les phénomènes. Tenir compte de l’existence de la science dans le champ de la subjectivité va donc dans la direction opposée à celle de l’utilisation de protocoles simplifiés et identiques pour tous à l’allure pseudo-scientifique, quand bien même cette universalisation serait pondérée par l’expertise individuelle du clinicien[1] (plutôt que par la singularité du cas).

L’idée scientiste qui garde des sciences l’idée de loi qui donnerait le rapport exact entre des grandeurs issues de la réalité met de côté l’écriture spécifique de la science moderne et son effet pour le champ de la pensée et de la parole. En science, avant d’arriver aux chiffres fournis par l’expérience, il s’agit de produire une théorie qui situe ces chiffres dans une réalité plus complexe et plus abstraite. Dans une perspective scientiste, il n’est plus question d’écriture, même mathématique, mais uniquement de ce qui serait chiffrable : on ne garde des mathématiques que le chiffre et non les objets mathématiques complexes que ses lettres traduisent. On obtient le chiffrable à la place de la science et, au mieux, un certain humanisme à la place d’une clinique du sujet. S’il peut être fait une place au non-marchand, à ce qui n’entre pas dans la logique du chiffre, c’est à un sujet désormais privé de son rapport à ce qui ne peut se savoir directement et qui est aussi ce qui lui est le plus intime. Pourtant le sujet contemporain hérite de la complexité scientifique et a affaire à ce qui ne se livre pas immédiatement à la compréhension.

Lorsque nous abordons le domaine des subjectivités contemporaines et de ce qui les met en difficulté, ne sommes-nous pas en position d’attendre des pratiques et des théories qui en rendent compte de n’être pas en reste vis-à-vis de la rigueur et de la complexité du champ scientifique, plutôt qu’un scientisme qui de ce champ ne garde que l’apparence ?

[1] D.L. Sackett et al., « Evidence based medicine : what it is and what it isn’t. », BMJ, 1996 Jan 13, 312(7023) : 71–72, https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2349778/.