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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Services de soins : de la parole libre vers un marché libre ?

Cis Dewaele



Je m’appelle Cis Dewaele et ma fonction se nomme Membre de la direction de Steunpunt Algemeen Welzijnswerk. Sous ce titre, je travaille pour le réseau des travailleurs sociaux de rue en Flandre. J’assure par ailleurs des formations, je soutiens et conseille des projets de travail en lien au travail social de rue, et, avec des collègues, je m’occupe de thèmes qui concernent la socialisation des soins. J’essaye d’être au plus près des tendances au sein des services d’aide et de santé.

Mais aujourd’hui, je suis présent en tant que co-fondateur de SWAN (Sociaal Werk Actie Netwerk), que je traduirais par Réseau d’Action Travail Social. Il s’agit d’un réseau de travailleurs sociaux, d’universitaires et d’étudiants qui réfléchissent, qui plaident et qui agissent pour une approche plus critique du travail social. La parole libre peut dès lors être comprise comme cette valeur que nous avons en commun ici aujourd’hui.

Quand je prends la parole devant une assemblée, je le fais toujours à partir du point de vue des plus vulnérables dans notre société et je plaide pour leurs droits. Ces « plus vulnérables », entre nous nous les nommons facilement les sans-abris, les jeunes socialement fragilisés, les consommateurs de drogues marginalisés, les illégaux, les personnes souffrant de maladies mentales qui n’ont plus de suivi,… Nous les travailleurs sociaux de rue, nous occupons de ces personnes dont plus personne ne s’occupe encore.

Mais la vulnérabilité est un concept très large. Et nos autorités sont passées maîtres dans l’art d’élargir ce concept. Non pas qu’elles le redéfinissent pour faire en sorte que plus de personnes aient droit à un soutien ou à des soins. Au contraire, ces dernières années, j’ai l’impression qu’on fait tout pour que ce groupe de vulnérables s’élargisse.

Je n’approfondirai pas ici la question de l’économie de coûts dans le domaine de la santé et des soins, ni celle de l’incorporation de critères et de nouveaux mécanismes de contrôle qui poussent de plus en plus de personnes dans la pauvreté. Je n’aborderai pas non plus l’obligation de s’enregistrer, la « responsabilisation » devenue un moyen et plus une fin, la « protocolisation » de l’aide et des soins,…
Non, aujourd’hui je voudrais vous parler d’un phénomène apparu il y a déjà un bon bout de temps déjà mais qui prend désormais des proportions de plus en plus effrayantes dans le domaine de l’aide et des soins : la commercialisation des services d’aide et de soins.

Que nos gouvernements actuels professent le néolibéralisme comme seule et unique religion salutaire, on le savait. Le « Marché libre » a remplacé le « Message saint » et nuit tout autant, si pas plus. Mais jusqu’il y a peu, il restait des décideurs politiques critiques qui stipulaient la frontière à ne pas franchir. Ainsi, même Adam Smith, sans doute l’un des plus importants apôtres de la pensée libérale, prévoyait-il dans nos sociétés une place pour le marché libre et une place où le marché libre ne pouvait pas entrer en jeu.

Cette période, nous sommes en train de la quitter. Je vais concrétiser mon accusation en me référant aux événements qui ont eu lieu à Anvers ces deux dernières années. Je parlerai de De Vaart, un centre d’accueil pour sans-abri à Anvers qui, jour après jour, année après année, est exploité, non sans succès, par le Centre Familial d’Anvers. Je mentionne explicitement « non sans succès » car ce Centre n’a reçu que des évaluations positives de la ville d’Anvers. Celles-ci n’ont pas empêché Fons Duchateau, Echevin des Affaires sociales, ni le CPAS d’Anvers, de suspendre leur contrat l’année passée.

Raison évoquée : on voulait par là laisser libre court au marché libre au sein d’un espace destiné au travail social. Un « appel d’offres » fut rédigé et diffusé et des organisations ont introduit leurs offres. Une commission a évalué ces offres et bien sûr également leurs prix. Le vainqueur de la sélection : G4S ! Vous les connaissez certainement pour leurs missions de sécurité. L’accueil et la prise en charge des sans-abri seraient dorénavant exécutés par une entreprise côtée en bourse, spécialisée en solutions de sécurité, avec pas ou très peu d’expérience avec les sans-abri ou sans foyer.

Il ne faut pas beaucoup de réflexion pour comprendre que ceci ne rime à rien. Mais pour vous donner une vue complète de la situation, je voudrais vous énumérer ce à quoi mène cette idée du marché libre :

- Que G4S soit ressorti comme le meilleur après comparaison des offres avait très probablement un lien avec le prix qu’ils proposaient. Il était bien plus bas que celui du Centre Familial d’Anvers qui, lui aussi, avait introduit une offre. Plus encore, ils allaient pour ce prix plus bas ouvrir le centre pour sans-abri chaque semaine deux fois plus longtemps. Mais cette différence de prix devait bien s’expliquer quelque part. En l’occurrence, dans la qualification du personnel. Car pourquoi engager des travailleurs sociaux, des orthopédagogues, des psychologues coûteux quand le travail peut aussi être fait par des personnes sans diplôme en sciences humaines. Pour un travail social, il suffit de savoir parler et cela, tout le monde peut le faire, n’est-ce pas ? C’est hélas un raisonnement que l’on ne retrouve que trop souvent dans le milieu politique. La dévaluation et la ridiculisation du savoir-faire avec l’humain est de bon ton. Une brève formation en sécurité remplace ici trois années d’études en sciences humaines, voire plus.

- Ceci ne peut qu’engendrer également une perte de qualité dans le travail avec les partenaires. Un bon travail social implique un travail soutenu avec le réseau local. La problématique des sans-abri ne concerne pas uniquement le fait de ne pas avoir de logis. Il s’agit aussi de problèmes financiers, de problèmes psychiques, de liens sociaux précaires, souvent aussi des problèmes de consommation de drogue, des problèmes juridiques,… Travailler sur le terrain avec des sans-abri implique un travail dans un réseau local de services d’aide pour fournir une aide intégrale. Mais dans la logique du marché libre, ces services sont concurrentiels les uns des autres. Résulte en outre de ce rapport concurrentiel le fait que l’échange d’expertise est impossible. Car ce plus d’expertise pourrait bien être l’argument décisif lors d’un prochain appel d’offres. La commercialisation engendre la concurrence dans un champ d’action où le travail en partenariats avec d’autres organisations est nécessaire.

- Mais il y a pire encore : un travail social n’est pas un travail individuel mais un travail structurel. Travailler avec les sans-abri implique aussi entrer en débat avec la politique concernant les causes de ce phénomène. Le travail social a aussi comme fonction de titiller les politiciens. Sinon, le travail social devient la poubelle ou l’oubliette de notre société et aurait alors comme fonction de tenir au plus calme les plus vulnérables. Des entreprises comme G4S n’opèrent pas de cette manière. Ils s’occupent des sans-abri individuellement et ne se mêlent absolument pas de la politique. En d’autres mots, la commercialisation est aussi une façon pour faire taire la société civile difficile.

- Il existe encore d’autres arguments contre cette commercialisation. Laissez-moi en exposer encore un, celui qui est à mon avis le plus pervers. En donnant le travail social à des partenaires commerciaux, nous transformons des problèmes sociaux en produits qui peuvent rapporter de l’argent. G4S n’a aucun avantage à ce qu’il n’y ait plus de sans –abri car leurs actionnaires s’en portent très bien. Ceci rejoint mon argument précédent : pourquoi entreraient–ils en débat avec la politique sur les causes du problème, puisqu’ils en retirent des bénéfices ?
Enfin, il reste peut-être l’argument le plus important : là où des organisations sociales et la politique poursuivent des buts sociaux d’équité et de justice sociale, des entreprises publiques ont pour but le profit financier. Le marché libre fonctionne très bien quand il s’agit de la production et de la vente de chaussures, mais pour le travail social, ça ne fonctionne pas.

A Anvers avec SWAN nous avons obtenu une victoire. Le contrat avec G4S fut retiré et l’accueil des sans-abri fut à nouveau accordé au Centre Familial. Mais entretemps, il y a beaucoup de dossiers similaires à Anvers.

La commercialisation des soins pour les personnes âgées est désormais perçue comme parfaitement normale. Et le marché libre s’est introduit aussi dans le secteur des soins psychiatriques.

Pendant que nous plaidons ici pour une parole libre, le gouvernement introduit le marché libre.