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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Soins de santé en prison

Jonathan Leroy

J’ai donc lu le récent rapport du Centre fédéral d’Expertise des Soins de santé (KCE) qui a été commandé pour formuler des propositions de réforme de l’organisation des soins pénitentiaires. Son titre : « Soins de santé dans les prisons belges : situation actuelle et scénarios pour le futur »[1].

Le rapport du KCE expose tout d’abord l’état catastrophique des soins de santé en prison. La Belgique a été condamnée plusieurs fois par le Comité européen pour la Prévention de la Torture, notamment pour ne pas avoir garanti le principe d’équivalence des soins par rapport à ceux prodigués dans la société. Cette obligation figure pourtant dans la loi de principe de 2005 mais elle n’est à ce jour pas encore entièrement entrée en vigueur.

Ce rapport note d’une part que les détenus sont en plus mauvaise santé que la population générale, et d’autre part une surprescription de médicaments, qui sont pour la majorité des psychotropes. Lorsqu’on parle de problèmes de santé en prison, on parle donc surtout de problèmes de santé mentale. Avec ce chiffre en point d’orgue : huit fois plus de suicides en prison que dans la population générale.

Malgré cette forte demande médicale, le rapport du KCE pointe un grave manque de ressources financières, matérielles et humaines.

Le rapport du KCE va donc nous proposer des scénarios d’amélioration ! Sa clef de voûte : le passage des soins de santé en prison, qui sont actuellement à la charge du Ministère de la Justice, vers celui de la Santé publique.

Alors, va-t-on se réjouir que les soins des prisonniers passent de Koen Geens à Maggie de Block ?

La préface dudit rapport affirme d’emblée : « Ne mâchons pas nos mots : que nous considérions la prison comme un dispositif d’enfermement et de pénitence, un moyen de protéger la société contre de dangereux criminels, ou un lieu servant à préparer activement leur réinsertion dans la société, ses résidents sont et restent des êtres humains. » Ouf !

Soyons donc rassurés : la visée de ce rapport est une humanisation et il s’inscrit ainsi dans le thème de notre meeting. La suite vaut tout autant son pesant de cacahuètes : « Et si l’on peut les priver de leurs droits civils, d’autres droits demeurent, notamment le droit aux soins de santé – à moins que l’on ne décide d’en revenir à la peine de mort, ce qui évacue évidemment la question de manière tout à fait radicale. Mais ce n’est pas le cas en Belgique ». À devoir se priver de cette solution toute trouvée, le KCE nous propose donc des scénarios alternatifs.

J’en retiens trois principaux.

Le premier : l’augmentation du nombre de prestataires de soins en prison. Malgré un grand nombre de consultations médicales et la consommation affolante de psychotropes, l’offre de soins est largement inférieure à la demande. Indiquons que parmi les prescriptions de médicaments en prison, 34% sont des anxiolytiques, 25% des antidépresseurs et 21% des antipsychotiques, le rapport rappelant que cette surprescription est dûe au fait que les soignants ne disposent pas d’un temps suffisant pour les interventions non pharmacologiques. On devine immédiatement le problème : l’augmentation du nombre de prestataires entraînera une large augmentation (20 à 40%) du coût des soins de santé. C’est Maggie qui va être contente... On conclut derechef que la proposition la plus intéressante est aussi celle qui semble la moins réalisable.

Second scénario : le renforcement du SSSP central (actuellement au sein du SPF Justice) qui aura pour but de veiller à la réforme et « disséminera des guidelines cliniques et organisationnels » et veillera à leur recours systématique dans le but d’utiliser des techniques scientifiquement validées.

Le troisième scénario porte sur l’organisation des soins en elle-même. Chaque personne qui arrive en prison bénéficiera d’un entretien médical approfondi pour inventorier ses « besoins de santé » : ses problèmes physiques, psychiques et sociaux. Un plan de soins individuel sera alors élaboré et servira de base pour le suivi du détenu par une équipe pluridisciplinaire – les « agents de santé ». Il s’agit des soins dits « de première ligne » pour les problèmes légers. Une « deuxième ligne de soins », pour les problèmes plus graves, fera appel à des hôpitaux. Les problèmes de santé mentale seront distribués de la même manière. Le rapport note tout de même la difficulté de différencier, dans le domaine des troubles mentaux, ce qui est léger, modéré ou grave.

Je formulerai deux critiques relativement à ces deux derniers points : la réduction au médical, d’abord ; la réduction scientiste ensuite.

1. La réduction au médical. On le voit : ce rapport induit l’inclusion des problématiques psychosociales dans le médical. Bien que ce rapport constate l’humanité des détenus, on en vient à se demander comment ses rédacteurs conçoivent l’humain. Le problème, à vrai dire, n’est pas la médecine en tant que telle, car il existe une ligne de démarcation entre deux approches de la médecine : pour les uns, la science médicale a réponse à tout, réduisant à l’organisme tout dramatisme de la vie humaine ; alors que les médecins qui ne sont pas des scientistes savent qu’une part de l’humain échappe à l’architecture de l’organisme. Dans tous les cas, le « silence des organes », définition classique de la bonne santé physique, n’est pas au même niveau que le silence d’une personne.

2. La réduction scientiste. Quant à la manière d’aborder les problématiques dites mentales, le code génétique du KCE s’exprime ici pleinement : EBM, guidelines cliniques, approches scientifiquement approuvées… Clairement, ce qu’ils ne peuvent étudier avec leur méthodologie n’a pour eux pas de consistance réelle.

Pourtant, que nos pratiques n’aient pas d’études scientifiquement prouvées à leur actif ne révèle en rien un manque à combler. C’est plutôt que le réel du sujet, ce qui fait le fond de sa souffrance, n’est pas mesurable et n’est expérimenté que par un seul.

Chemin faisant, ce n’est pas seulement notre métier qui est nié, mais aussi – et surtout – ce qui fonde l’humain, à savoir : le langage, parce que tout être humain est inclus dans une trame symbolique qui fait son histoire et sa réalité sociale ; la parole, parce que dans cette architecture, il a à trouver une place ; le lien social, parce que c’est via l’Autre qu’il se fonde ; et puis cette satisfaction si paradoxale – que nous appelons jouissance – dont il a à se débrouiller, qu’il soit plus ou moins outillé.

C’est toute cette complexité que les experts-scénaristes du KCE évacuent. Sous couvert d’idéaux humanistes, la pièce qu’ils nous servent, en fin de compte, est franchement mauvaise. Il faudra leur rappeler que tous les acteurs ne sont pourtant pas aussi dociles qu’ils seraient tentés de le croire…

[1] https://kce.fgov.be/sites/default/files/atoms/files/KCE_293Bs_Soins_de_sante_prisons_belge_Synthese.pdf