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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Une enflure managériale

Gil Caroz

Dans le chamboulement actuel des démocraties en Europe, la Belgique nous présente une grimace singulière du maître à venir. Le nationalisme identitaire et la revendication séparatiste de la N-VA flamande qui siège actuellement en force au gouvernement fédéral sont mis en veille. Ceci a été obtenu par l’art de la négociation, bien belge, du Premier ministre Charles Michel, membre du Mouvement Réformateur (MR), parti libéral de Belgique francophone. Mais il s’agit d’un équilibre fragile puisque ce n’est qu’au prix de la mise en œuvre intégrale de son programme politique, économique, sociétal et éthique que la N-VA accepte pour le moment de « jouer le jeu » de la coalition gouvernementale. Conséquence : ce compromis se paie d’une enflure de l’idéologie néolibérale chère aussi bien à la N-VA qu’à ses alliés libéraux et désormais appliquée d’une façon extrémiste. Elle se traduit sur le terrain par un néo-hygiénisme managérial qui va main dans la main avec une soumission exponentielle aux avancées de la technologie. Ceci se ressent notamment dans les réformes mises en place par le Ministère belge de la Santé, et particulièrement dans le champ de la santé mentale.

Les jeunes praticiens sont mis en grande difficulté : ils ne pourront pas exercer leur métier légalement sans passer par les parcours de formation subordonnés à l’EBM ou l’EBP[1], noms d’un scientisme qui, dans le champ psy, ne fait que voiler la pulsion de mort managériale. En outre, la démarche qui consiste à soumettre les professionnels à ce scientisme est bien pensée puisque celui qui s’y soumet trouve une compensation immédiate sous forme de rémunération garantie, alors que les contestataires sont menacés plus ou moins explicitement de sanctions et d’impossibilité de travailler dans les institutions publiques. Nous considérons donc que les praticiens de la parole ont un droit évident de faire barrage aux applications de cette loi.

C’est le citoyen « non productif » qui est visé par cette politique. Si elle s’attaque aux professions de santé mentale, c’est pour convertir les soignants en agents exerçant une mise au pas du citoyen. Les auteurs de l’expertise intitulée « Modèle d’organisation et de financement des soins psychologiques[2] » sur laquelle s’appuie la loi sur les psychothérapies cachent mal leur mépris pour les effets de crises subjectives. « Le prix de la détresse morale est lourd pour la société », écrivent-ils, « notamment en termes d’absentéisme et de perte de productivité ». Pour ces experts, il s’agit de troubles légers chez des personnes n’ayant besoin que d’un « petit coup de pouce professionnel » qui ne doit pas dépasser cinq séances remboursées, court-circuitant ainsi toute question subjective, dans le but de réintroduire l’individu sur le marché du travail le plus vite possible.

Comble du cynisme : cette réglementation du champ des psychothérapies se présente comme une action de défense du citoyen face aux risques de « charlatans » qui pulluleraient dans notre champ. Cette menace des « charlatans » est un voile mis sur l’effet de déchetisation de l’humain qui se pointe à l’horizon de cette réforme. En effet, les personnes qui ne seront pas « guéries » endéans les cinq séances seront éjectées des soins, à moins de prouver qu’elles souffrent d’un trouble bien plus grave qui nécessite quelques séances supplémentaires chez un thérapeute de « deuxième ligne ». On nous annonce que ce dispositif règlera une fois pour toutes le problème des listes d’attente dans les centres de santé mentale sans imaginer l’éventualité qu’elles se trouveront rallongées ailleurs, aux portes des prisons par exemple.

Jusque là, rien de nouveau. On connaît la chanson des charlatans et la servitude au discours du maître de ce qui se nomme « santé mentale ». Jacques-Alain Miller[3] a pointé il y a trente ans sa fonction de maintien de l’ordre public : « circulez ![4] ». Sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’un maintien de l’ordre mais d’une attaque contre le discours en tant que lien social. Cette attaque est opérée par les dernières avancées de la technologie, installée en place de maître. Même les experts se voient mis au chômage au profit d’informations à trouver sur les écrans. Après tout, un expert est un humain. Les patients, comme les professionnels de la santé, sont invités à rechercher sur internet les meilleurs rapports qualité/prix des soins qui leur épargnent si possible une rencontre humaine impliquant un transfert[5].

Cet assaut opéré sur le lien social trouve son paroxysme symptomatique dans l’offre d’euthanasie faite aux malades dans les hôpitaux psychiatriques. Nous ne contestons pas l’euthanasie pour les souffrances en phase terminale des maladies du corps. Nous ne récusons pas, j’ose le dire, l’éventualité que le praticien de la parole doive, à l’occasion, sans doute très rarement, accompagner un sujet jusqu’à la rencontre qu’il souhaite et qu’il s’aménage avec l’absolu, car il n’est pas impossible que dans certains cas, il y a pire que la mort. Mais de là à proposer l’euthanasie pour souffrance mentale, il y a un écart, et il n’est pas mince. Ceci non seulement parce que l’offre, comme disait Lacan, crée la demande, mais aussi parce que nous soupçonnons que la même logique managériale qui vise la réduction des frais est sous-jacente à cette pratique ultime de « soin ». En effet, le malade « coûte ». A méconnaître l’irréductible du symptôme, le paradigme problème-solution appliqué au champ psy ne peut que conduire à la recherche d’une solution définitive de la sorte.

Cette dérive de l’euthanasie pour souffrance psychique constitue la pointe de l’iceberg. Elle confirme que nous ne pouvons pas rester inactifs face aux événements. Les praticiens de la parole mènent une lutte serrée contre la loi sur les psychothérapies et ses applications, mais la bataille discursive contre cette machine managériale est loin d’être achevée. Nous ne nous interdisons aucun moyen légal pour contrer ce rouleau compresseur d’une administration qui s’apprête à la destruction du système existant, sans en proposer un autre qui vaille : rassemblement de praticiens, publication de textes, lobbying, rencontre avec des politiques, introduction de nos membres dans les instances administratives concernées, concertation juridique, etc. Cette résistance se révèle efficace. Lors d’une rencontre au cabinet de la Ministre de la Santé, nous avons pu constater que le maître néolibéral est moins à l’aise lorsqu’un grain de sable vient se placer dans ses rouages. Il veut la paix. Il devient un peu hésitant. « L’agitation » sur le terrain n’est pas bonne pour le management.

Nous continuerons donc, car face à des pratiques de déchetisation de l’humain, la résistance s’impose.

[1] Evidence-Based Medicine (EBM) et Evidence-Based Practice (EBP).

[2] https://kce.fgov.be/fr/publication/report/modèle-d’organisation-et-de-financement-des-soins-psychologiques#.V_IuVIW1hqU

[3] Psychanalyste français.

[4] http://www.europsychoanalysis.eu/sante-mentale-et-ordre-public-jacques-alain-miller/

[5] Lien de confiance qui lie de façon inédite et singulière le patient au praticien de la parole qu’il rencontre et à qui il confie le plus intime de lui-même.