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Copel - Cobes

Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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Une période bien noire

Ingried Lempereur

Chère Madame De Block,

Je n’imaginais pas qu’en ce pays, l’on puisse prendre des décisions aussi délétères en matière de politique de santé que les vôtres. J’avais confiance, naïvement sans doute, en la capacité de discernement de nos élus... Enfin, j’osais croire qu’il leur restait un fond d’éthique et qu’ils prendraient soin des citoyens. Qu’ils en prendraient soin comme on le fait d’êtres humains dignes de ce nom et pas comme de simples objets de production, des pions anonymes sur l’échiquier de l’économie, comme des "presque rien", quantités négligeables...

Vous savez, Madame De Block, votre loi porte atteinte à notre intégrité. Tant en notre qualité de professionnels des soins de santé que dans notre statut d’êtres humains et donc d’êtres parlant. Parce qu’elle est terriblement violente, votre loi. Derrière ce que vous qualifiez de "progrès pour le patient" se cache une réalité bien différente : un massacre de la prise en charge psychothérapeutique et de la liberté des citoyens.

L’Evidence-Based Medicine n’est en rien une garantie de qualité de soins dans le champ de la santé mentale. Au contraire, cette qualité, elle la "rabote". Votre loi rabat le travail "psy" au niveau d’une pure mécanique. D’une simple "application de procédures". C’est comme si vous demandiez à des ébénistes de ne plus construire que des meubles Ikéa, fabriqués dans une seule et même essence de bois, avec une machine d’un type standardisé. Plus besoin de penser le travail. Plus besoin de s’adapter aux caractéristiques du bois. Plus besoin de s’encombrer des noeuds, des veines, du relief... plus besoin d’être créatifs... C’est comme si vous demandiez aux plus grands chefs de la gastronomie de ne plus cuisiner que de la bouffe industrielle, selon un unique critère de goût et de présentation... au nom de la sécurité de tous et de la qualité du produit ! Ce qui de l’absurde, saute aux yeux dans ces deux exemples farfelus, ne semble pas vous faire sourciller en ce qui concerne le métier de psychothérapeute.

L’Evidence-Based Medicine voit peut-être mais elle n’entend rien, Madame De Block. Or c’est d’être entendus que nos patients ont besoin. La souffrance psychique ne s’appréhende pas en passant les patients à la moulinette de protocoles standardisés. Pas plus d’ailleurs qu’on ne peut "l’évaluer" selon le degré d’écart que les comportements de nos patients présentent avec une "norme", fut-elle validée par des "experts". Nos patients ont besoin de parler. Et parler prend du temps. Cela nécessite un espace d’accueil véritable et confidentiel, une temporalité élargie, non quantifiable et indéterminée. Et pour entendre cette parole, il n’y a pas lieu de se planquer derrière des petites grilles stériles qui réduisent l’humain à quelques cases sans épaisseur et sans l’étoffe d’une histoire à chaque fois singulière...

Par votre action politique, Madame De Block, il me semble que vous reniez le serment que vous avez prêté par ailleurs en votre qualité de médecin : celui de respecter les patients, de respecter vos confrères et collaborateurs du champ de la santé, celui de respecter la vie et la dignité humaine, celui de ne pas poser d’acte contraire à cette dernière, même sous la pression. Etes-vous donc clivée au point de ne pas vous rendre compte de l’impact de votre loi ? Vous est-il supportable de jurer, de la main droite, servir la dignité humaine et la vie, et de l’autre, de manier la faux ?

Vous savez, Madame De Block, depuis la proposition de votre loi, j’éprouve un "je ne sais quoi" qui ressemble peut-être un peu à ce que certains ont dû connaître dans leur chair lors une période bien noire en Europe : l’étrange sensation que d’ici peu, il me sera interdit de pratiquer mon métier "parce que je n’appartiens pas à la bonne race" de psy... à moins, bien sûr, de consentir à "collaborer", à me convertir... quitte à me pervertir. A moins de renier ma conception de l’Homme pour rejoindre la vôtre, de faire taire mes patients et de les faire "rentrer dans le rang"...

Alors sachez, Madame De Block, que je ne consentirai pas à faire de mon métier un instrument correctif au service de l’Etat. Sachez que non, je ne renoncerai pas à écouter mes patients dans ce qu’ils ont de plus intime, de plus douloureux, de plus singulier et dans ce qui déborde de vos petites cases. Non, je n’accepterai pas de considérer que l’histoire de chacun ne compte pas, que le désir vaut moins que les désordres, que la parole est futile et inutile, que le temps n’est que du fric et qu’un patient se réduit à son organisme et à son degré de productivité pour la société. Non, Madame De Block, je ne renoncerai pas à une pratique de parole.

Ingried Lempereur, psychologue clinicienne.