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Collectif des praticiens de la parole - Collectief voor het Behoud van het Spreken
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... et je n’ai plus ouvert la bouche

Juliette Lauwers

Aujourd’hui, en Europe, la question politique face aux phénomènes humains est éliminée au profit d’un discours de nécessité. Les décideurs se pensent gestionnaires. La logique du chiffre enterre la question politique. Ce discours froid crée un climat d’exclusion et d’inquiétude généralisées dans un monde silencieux face à la montée des ségrégations.

Éliminant la question du débat et du choix, cette « politique » se présente comme courageuse lorsqu’elle se prête à sacrifier ses idéaux humanitaires pour le bien commun. Le sacrifice de la vertu devient acte de courage. « La manière dont les clichés se sont introduits dans notre langage et dans nos débats quotidiens indique bien à quel point nous nous sommes non seulement privés de notre faculté de parler, mais aussi disposés à employer des moyens violents. » (1)

Or, dans son déploiement du concept de banalité du mal, Hannah Arendt nous a appris que quiconque renonce à sa responsabilité, par exemple en se pliant à la législation, sombre dans le mal qui n’a alors plus rien d’exceptionnel. Ça n’empêche pas ce mal d’être radical.

Après son unique visite dans un camp d’extermination, Eichmann décrit un spectacle qui lui fut insupportable. Il poursuit son récit : « Alors, je suis parti. J’ai
sauté dans ma voiture et je n’ai plus ouvert la bouche. (…) Ce jour là, j’en avais eu assez. J’étais achevé. » (2) Quid de ce corps qui bondit et cette parole qui se suspend ? Quid de cet homme qui vit cette expérience radicale et retourne dans son bureau veiller au bon déroulement de la suite des opérations ? Que signifie « Ce jour là, j’en ai eu assez. J’étais achevé. » ? Il n’a pas enroué ni démonté son appareil de mort, pas plus qu’il ne s’est tiré une balle dans la tête. Au contraire, il s’est remis à la tâche avec le même zèle. Il ne regrettera que ne n’avoir pas été reconnu pour l’accomplissement de son devoir à caractère si pénible, sans
défaillir.

Fonctionnaire, homme ordinaire, Eichmann était ambitieux. D’ailleurs, en fait de fonctionnaire, il n’était pas rien dans la hiérarchie du Troisième Reich. Il était « 
responsable » de la solution finale, de l’identification des victimes de l’épuration raciale, de leur déportation et de leur extermination. Dans le cadre de son interrogatoire à Jérusalem, « il expliquera des mois durant à l’officier de police qui
l’interroge (un juif allemand !) la cruelle injustice qu’il a subie en ne dépassant jamais le grade de lieutenant-colonel, avec la certitude d’éveiller une légitimité sympathique et sans jamais un mot de regret pour l’homme qui, en face de lui, a vu disparaître les siens dans les camps. » (3) Ayant obéi aux ordres avec une servitude pleine de dévouement, il ne peut comprendre le manque de reconnaissance dont il fait l’objet et qui pourtant le

Avançant comme sujet sans énonciation, Eichmann jouissait d’une position d’employé modèle. Arendt note encore : « plus on l’écoutait, plus on se rendait compte que son incapacité à s’exprimer était étroitement liée à son incapacité à penser… » (4). Mais la responsabilité d’un parlêtre ne relève pas que de la pensée. D’ailleurs, là où le sujet pense, il n’est pas. Il est dans son acte. Ceci nous permet de nous orienter.

Jacques-Alain Miller nous a invités à faire un effort supplémentaire et à aborder ce qu’il en est de la banalité de la jouissance, qui constitue sans aucun doute un autre scandale, à l’instar de la banalité du mal avancée par Hannah Arendt. L’effacement du sujet de l’énonciation ne signifie pas la disparition de sa singularité, puisque reste sa jouissance. Eichmann ayant choisi l’obéissance s’est tu. Il a continué à se
faire objet du maître jouissant de la place qu’il occupe ainsi dans son sillage. Ceci le condamnera logiquement à la mort à l’issue de son procès.

Adopter le discours ambiant, s’effacer comme sujet responsable, reculer à dire quitte à se tromper signifie faire un choix contre le désir. De ce point de vue, les parlêtres sont tous des exclus, des sans-papiers, parce qu’aucun papier ne résout la question du manque et du désir. La responsabilité politique est aussi celle d’assumer un langage qui ne prétend pas dire toute la chose. Ce que la logique gestionnaire du chiffre ne peut précisément admettre.

Auparavant, l’idéologie nationaliste haineuse produisait des discours lisses de fonctionnaires, déresponsabilisés des ordres qu’ils exécutaient ; aujourd’hui, ces discours lisses autorisent la montée de nouveaux discours de haine, tout en s’en dédouanant. Le lien de cause à effet s’est inversé. La frilosité européenne à bâtir un projet véritablement politique ne pouvait manquer de laisser ouvert le terrain à la haine. « L’inconscient, c’est la politique » est cet invariable repérée par Lacan en 1967. Hitler a produit des Eichmann. Francken (5), qui déclare « Le racisme, c’est pour les idiots », incarnant un discours de pure gestion, sans mauvaises intentions, et se dédouanant de la haine du discours de certains membres de Schild en Vrienden, n’a-t-il aucune responsabilité dans leurs dérives ?

Amor Mundi était plus qu’un slogan pour Hannah Arendt. Avec Lacan, nous ne pouvons plus ignorer que seul l’amour permet de condescendre au désir. A l’inverse, la jouissance – du propriétaire de sa terre, de ses biens et du destin
de l’autre – ouvre à la haine et à la mort.

(1) Arendt, La nature du totalitarisme, 1954, Payot, 1990, p. 40.

(2) Arendt, Eichmann à Jerusalem, 1963, Calmann-Lévy, 1972, p. 103.

(3) Catherine Vallée, Hannah Arendt. Socrate et la question du totalitarisme, Ellipses, 1999, p. 111.

(4) Arendt, Eichmann à Jerusalem, op. cit., p. 61..

(5) Theo J.E. Francken est membre
du parti nationaliste flamand N-VA, secrétaire d’État à l’Asile et
aux Migrations dans le gouvernement de Charles Michel (Mouvement
Réformateur).